Voyage dans le multivers avec Kelly Moran, Mondkopf, Tim Hecker

De Villette Sonique cette année je n’aurai pu profiter que de cette première soirée au Cabaret Sauvage, sorte d’élixir de début d’été à la mise en bouche d’abord suave, puis au goût contemplatif et abrasif pour finir sur un bouquet profond et complexe. Bonne dégustation.

 

KELLY MORAN – LA FÉE DES CORDES

Signée chez Warp, Kelly Moran est une pianiste oscillant entre néo-classicisme, contemporain et expérimentale. Avec déjà quelques albums à son actif, elle venait ce soir présenter son dernier EP Origin, soutenue par des vidéos colourful et glitchées de toute beauté (“à la Warp”, on ne s’en étonnera pas). La jeune femme égrène des notes papillons au son de piano trafiqué, entre toy piano et gamelan, comme des gouttes de pluie ou des particules en suspension bousculées par une brise cosmique. Deux écrans diffusent des images en dégradé pastel, fraîches et poétiques. Son jeu est assez particulier, on l’assimilerait plus aisément à de la harpe, tant elle caresse les touches pour générer un chapelet de notes à la légèreté toute onirique.

Mais voilà que ça bug au bout de 10mn, au départ on pense que cela fait partie de la musique vues les sonorités imparfaites et inhabituelles de son set, mais non ça lag à fond et la musicienne se verra obligée d’éteindre l’ordinateur après quelques coupures.

Il faudra plusieurs minutes avant que le show ne reprenne, pas mal écourté du coup. On gardera néanmoins une bonne impression de cette prestation féérique, de la gestuelle passionnée et précise de l’artiste, également de ses vidéos, une danseuse qui se décompose en fractales, des rais de lumières organiques se mouvant en aurores boréales, ou encore de ces pétales de lave en pleine dissolution… 

MONDKOPF – EXPLORATION ÉMOTIONNELLE

Mondkopf a récemment rejoint le label ambient expérimental Hands in the dark (Brian Case, The Oscillation, Saaad), et ce n’est pas un hasard. Entre ses différentes collaborations (Oiseaux-Tempêtes et Foudre! entre autres) et son dernier label Nahal Records (avec Frédéric D. Oberland), le patron de l’excellent In Paradisum (plus orienté technoire, disons), semble être revenu d’entre les morts avec ses deux derniers LPs. Je m’explique, après la fournaise sans concession d’Hades, Paul Régimbeau a sorti coup sur coup deux opus à la tonalité plus « apaisée », tournés vers l’ouverture, plutôt que l’enfermement, alors que pourtant ces expérimentations sont souvent inspirées de ses propres sentiments profonds, pas toujours au beau fixe. En effet, là où They fall, but you don’t annonçait un mysticisme contemplatif, How Deep Is Our love, présenté ce soir, s’inscrit comme la seconde étape de cette démarche cathartique, un pas de plus vers l’aube, tout à sa façon, donc toujours avec une violence tapie quelque part attendant de surgir mais dont la noirceur aurait repris de la couleur, comme en attestera ce live.

A l’image des vidéos projetées (le disque habille en effet l’adaptation d’un court texte de Kafka Le silence des sirènes par la vidéaste Diana Vidrascu), c’est une musique d’exploration et d’introspection, de déserts et grands espaces intérieurs et extérieurs, de tumulte naturel et de sérénité sauvage, tout à la fois.

« Planqué » derrière ses machines (on sait en effet le garçon passablement réservé mais surtout plein d’humilité, tout autant qu’il bouillonne à l’intérieur), l’artiste parisien démarre sur une plage noise suivi d’un drone bien vrombissant nous accompagnant dans ce voyage initiatique. De grosses pulsations qui rappellent ses débuts plus véhéments se font sentir et son corps de se mettre à balancer, toujours dans l’obscurité. Puis retour au drone et un chant puissant d’outre-temps explose dans de grandioses ruissellements synthétiques.

Quelque chose d’indiscernable se développe – qu’il est bon d’avoir les subs dans les jambes – c’est un kick martial qui fait son entrée devant des rochers immobiles, le contraste son VS image est, de fait, saisissant. Le ton monte et il crie, endiablé, dans le micro, et à cet instant la musique frôle l’indus. Ca dure un moment mais toujours on revient au calme de la nature, le ressac des vagues, le froissement des feuilles. Les fans de la première heure ne seront pas déçus car le voyage se termine sur un beat effréné de free party avec des silhouettes encapuchonnées se dirigeant vers une nouvelle ère de lumière dans la nuit, c’est beau, évocateur, et puissant.

TIM HECKER N’EST DÉFINITIVEMENT PAS “DE CE MONDE”

L’extra-terrestre ambient expérimental acoustico-électronique présentait ce soir devant un parterre d’adeptes son projet Konoyo (“terrestre”, “de ce monde” en japonais semble-t-il) enregistré l’année dernière avec des musiciens spécialistes du Gagaku (musique traditionnelle de la cour impériale au Japon, en Corée et en Chine) et donc d’instruments asiatiques anciens.
Cette musique n’est clairement pas évidente à décrire car elle consiste en un entrelacement en perpétuelle évolution de flûtes anciennes avec des sonorités tout droit sorties du cerveau synthétique du canadien, entre samples et triturages ambient noise multi-fréquentiels.

On est alors plongé dans un microcosme (ou bien un macrocosme) irradiant de sensations et émotions à la fois caressantes et revêches. Evoquant la visite d’un temple bouddhiste perché dans une nébuleuse, elle-même enfermée dans une boule à neige, on ne sait plus trop dans quelle dimension on se trouve, s’il s’agit encore d’art ou de physique quantique, mais on se laisse porter par ce flux ininterrompu de tension sonore, à la fois anxieuse et radieuse.

Je n’ai pas pris de vidéo, ni trop de photos car difficile dans l’obscurité et pas grand chose à montrer, Tim Hecker étant planqué derrière une enceinte, afin de mieux mettre en valeur les deux musiciens traditionnels (mais non pas vêtus en habits folkloriques) qui, de mains de maîtres shaolin mais immobiles, ont enchanté l’assistance. A vous donc de vous plonger dans l’album (dont le lien est plus haut), les yeux fermés pour une complète immersion. Au passage, on aura découvert avec curiosité et bonheur de petites flûtes appelées Hichiriki et Ryùteki, et surtout le Shō, sorte de cor doté de 17 tubes !

Après la longue introduction que constitue This life, on plongera dans un magma sonore fait de samples, noise réverbérée et filtrée, flûtes, plaques de bois, gong et tambour s’invitant par touches ou en mode drone dans cette séance zen impressionnante et passionnante pour les sens (encore une fois, avoir le corps près des subs a contribué largement au plaisir). Au bout d’un moment le fluide sonore dont on s‘abreuve se délite, crisse, et transgresse la béatitude atteinte précédemment. Tim se la joue solo pendant un certain temps, celui d’explorer des ondes et des espaces où s’entrecroisent les réminiscences d’un futur parallèle au passé peu identifiable. Puis ses comparses reviennent sur scène pour un final en forme de descente/remontée, ce dont on a bien besoin après avoir plané si haut/plongé si profond (rayez les mentions inutiles)…

La première de Villette Sonique 2019, à forte tendance expérientielle, aura mis en valeur des artistes dont la particularité est de créer des mondes sonores entiers au sens propre, et nous aura permis, à nous public, de se sentir citoyens de ces mondes-ci le temps d’une soirée, plutôt que du nôtre, avec le regret de nous pouvoir y rester.

Texte, photos et vidéos – Alexis Cangy

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