post-punk

Eton Alive, le nouveau pamphlet de SLEAFORD MODS

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Après un succès tardif via leur 4e album English Tapas en 2017 chez Rough Trade (et un EP en septembre dernier), le duo britannique Sleaford Mods sort Eton Alive chez son propre label Extreme Eating, et colore ses revendications d’une teinte plus fun et sarcastique, sur un beat presque dansant!
Entendez par Eton Alive, une lutte contre ces élites conservatrices sorties du Collège Eton, et un jeu de mot marqué sur eaten alive pour rester dans le thème alimentaire. Une histoire de malbouffe donc, qui shlague contre les injustices, l’action fer de lance ad vitam de Jason Williamson.

Lequel est d’ailleurs en pleine friture avec Idles après certains commentaires sur The Guardian, arguant que la bande de Joe Talbot s’approprirait une voix vindicative de la classe ouvrière alors qu’elle n’est pas issue de la rue. Ne niant pas leur talent musical mais se centrant sur les paroles, Jason se serait senti trompé par un faux discours, une tentative « stéréotypée, condescendante, insultante et médiocre ». Des messages de soutien à Idles (qui ont reçu leur Brit Award 2019 il y a quelques jours en tant que révélation de l’année) ont vite éclos sur les réseaux, notamment de nos chouchous Fat White Family (bientôt en tournée en France!): « I call it sententious pedantry. That being said how long are Sleaford Mods going to keep banging on about shit wages and kebabs? There’s only two of them and they have NO BACKLINE! » Auxquels Jason ne s’est pas fait prier de répondre en les qualifiant [FWF] de « Moby covers band » [???], ça chauffe , ça monte, … et ça fait parler des deux en pleine campagne nouvel album.

Bref, où en étais-je ? Ah oui, le nouvel album Eton Alive.

« Le titre Eton Alive parle de lui-même. Nous nous retrouvons une fois de plus au sein d’un autre plan élitiste, en cours de digestion, pour nous transformer lentement en excréments. Certains le sont déjà, d’autres sont morts et le reste d’entre nous s’épuisent dans le ventre de l’idéologie préhistorique qui, selon nos capacités et notre volonté, nous attribue à chacun de nous des niveaux de confort allant d’horrible à raisonnablement acceptable, en fonction de la contribution apportée.« dixit Jason.

La transition des opus passe en douceurs des tacos aux nuggets, puis kebabs dès le deuxième morceau. De la street food pour une hargne des rues mi-punk, mi-rap, sur beat électro, le charisme du duo résidant dans les provocations de Williamson, vous l’aurez compris. Dans ce nouvel album, il s’en prend à la société de consommation et aux hipsters vegan (In The Payzone), à la classe politique, aux réseaux sociaux (Substraction), aux produits musicaux marketés culture pop pour la TV (Kebab Spider) …

Côté « musique », le minimalisme d’Andrew Fearn est toujours de rigueur : boîte à rythme + basse, mais on dénote des lignes plus groovy, notamment avec Firewall et When You Come Up To Me qui se rapprochent de la pop avec un chant plus doux qu’à l’accoutumée. Au contraire, les saccades rock sèches de Flipside rappellent les compositions d’Iggy Pop, leur plus grand fan à ce jour.

Musicalement, ça ne dépasse pas les feuilles des pâquerettes, mais, étonnamment, le combo de Nottingham est rudement efficace dans son habilité à te faire sentir présent, à te faire plier imperceptiblement les genoux sur un rythme dubstep d’antan et à t’engager dans l’imitation jouissive de cet accent typique des East Midlands, particulièrement sur le « who knew » de Kebab Spiders.
Damn ça fait du bien !

Dans le cas de problèmes de digestion lourde, je ne recommanderais pas forcément une lecture intégrale de ce nouvel album, mais plutôt de picorer dedans à l’envie, pour 2-3 morceaux jouissifs, comme une médication « booster l’instant présent ».

Julie Lesage

Commander Eton Alive

 

MOFO #15, un samedi en O troubles…

 

Pour être honnête, je n‘étais pas sûr de voir le grand requin blanc pointer le bout de son aileron – c’est la mascotte du festival – cette année. La faute à une menace de fermeture (suite à une fin de bail dont le renouvellement semblait tendu) qui pendait au nez du lieu depuis 2017. Le lieu, parlons-en, il s’agit de Mains d’Oeuvres, lieu de vie culturel pluridisciplinaire cher aux Odoniens (résidents de Saint-Ouen, ça ne s’invente pas), à la fois résidence pour artistes, studios de répétition, école de musique, théâtre, danse, salle de spectacle, cantine, lieu de formations aux arts visuels et j’en passe. Le public ayant manifesté son total soutien, et les échanges avec les collectivités locales ayant repris sur des bases constructives, l’épée  de Damoclès semble avoir regagné son fourreau pour un temps, ou pour longtemps souhaitons-le.

MOFO, PUTAIN 15 ANS !
Initié par Herman Dune, le MOFO (chacun interprétera l’acronyme à son goût) convoque tout ce que la scène indé ascendant expérimentale internationale peut proposer, du folk à l’électro, en passant par le rock, l’ambient, et tout autre style et sous-style chatouillant les oreilles des plus chafouins mélomanes d’entre nous.
Défrichant donc depuis 15 ans, le festival ayant connu quelques moments d’absence depuis 2001, date de création de Mains d’Oeuvres, il a vu défiler des pointures plus ou moins connues (Rebotini, Grand Blanc, Zombie Zombie, Shannon Wright, Bonnie Prince Billy) tout comme des artistes plus “confidentiels” (= public réduit mais fidèle) ou “pointus” (= quand on n’est pas trop sûr de comprendre de quoi il s’agit), citons par exemple Tamara Goukassova, Teknomom, Duchess Says, Orval Carlos Sibelius, et bien d’autres que je vous invite à découvrir.
En 2019, faute de renaître de ses cendres vu que la maison n’a pas brûlé, les organisateurs ont décidé de brouiller un peu plus les pistes en faisant plonger leur programmation dans les profondeurs (abyssales ?) des musiques actuelles. Tel un marin d’eaux troubles, c’est avec curiosité et enthousiasme que j’ai plongé en apnée dans un océan électrique ce soir-là, naviguant entre la salle de concert à tendance rock MO, le hall plus électro expérimental FO, l’Aquarium pour faire une pause festive, et l’incontournable fumoir, parce qu’on ne se refait pas…

MARIA VIOLENZA, VENI VIDI VICI
Découverte il y a peu, j’avais hâte de la voir sur scène jouer ses airs désenchantés et rugueux. Venue présenter son 1er LP Scirocco, rangers et looper aux pieds, Maria (Cristina de son vrai prénom) échantillonne là son tom basse,  ici sa guitare type SG, joue de son orgue détraqué sur des séquences de boîte à rythme minimalistes à souhait. 

Entre phrasé incantatoire un brin gouailleur et chant fantomatique (en français, anglais, italien et dialecte sicilien, elle est originaire de Palerme), elle envoûte avec force et humilité un public conquis par sa pop synthpunk déviante aux relents gothiques, comme jouée par une famille Addams de lendemain de fête avec une Mercredi Sicilienne furax et désabusée au micro.

Et le corps de balancer autant que le coeur chavire (restons encore un peu dans le champ lexical aquatique). Pari réussi pour cette première messe, “je suis venue, j’ai vu, j’ai vaincu”, il y a un petit goût de ça en effet.

Bon pas le temps de traîner, chaque live s’enchaînant d’une salle à l’autre, se chevauchant même, le rythme est soutenu mais je dois maintenir le cap, car le voyage m’emmène maintenant un peu plus loin encore, en moyen-orient…

JERUSALEM IN MY HEART, ARABESQUES MODULAIRES A LUNETTES
Radwan Ghazi Moumneh est libano-canadien et cela s’entend dans sa musique qui conjugue tradition et expérimentations synthétiques depuis 2005, sur fond d’images elles aussi expérimentales, tout autant qu’évocatrices de ce mélange culturel.

“Rencontré” sur vinyle lors d’une sortie en collaboration avec Suuns en 2015, l’artiste m’avait impressionné. C’est encore le cas ici, l’envoûtement commence dès le premier morceau/mouvement de ce live qui reprend entre autres la deuxième partie de son dernier album sorti en octobre dernier Daqa’iq Tudaiq.
En guise d’introduction, le chant solo déploie de longues arabesques dans un micro en or (et non d’argent haha) qui nous aide à traverser la Méditerranée, pour nous plonger ensuite dans une ambiance expérimentale distordue, me rappelant les phases les plus extrêmes d’un Velvet Underground perdu dans le désert. Car la première forme d’expression de JIMH, son ADN, c’est bien l’expérimentation, qu’il parvient à allier avec inventivité à la musique traditionnelle.

J’en veux pour preuve sa façon nerveuse de jouer de son buzuki saturé, d’utiliser une pédale d’expression branchée en CV IN sur le pitch de son synthé modulaire pour en jouer comme d’un instrument traditionnel (note : idée de génie à essayer plus tard), ou encore juste créer des décrochages saturés en couvrant son micro de la main et des drones de voix sépulcrales.
Cette alternance de sons rêches, boucles analogiques, glitches impromptus et mélopées moyen-orientales rendent sa musique doublement organique et enivrante, un vrai festin sensoriel puisqu’en plus appuyé par de chouettes images en 16mm qui défilent ou déraillent derrière lui qui s’efface derrière ses lunettes de soleil.

La prochaine destination devait être Strasbourg, qui nous ont finalement fait le coup de l’Arlésienne en annulant leur venue.

DELACAVE, BON CRU
A défaut d’eaux troubles, nous reviendrons donc en terrain vague écouter le son des caves. Le duo synthpunk cold et gloomy, composé de Lilly Pourrie Chansard à la basse 2 cordes sévèrement burnée et de Seb Normal aux machines abrasives, est venu de son Alsace-Lorraine natale pour remplacer au pied levé le combo Strasbourg cité plus haut, qui lui est originaire de Bordeaux (si vous ne comprenez plus rien, ce n’est pas grave, buvez un verre de Gewürtz à ma santé).

Comme la plupart des membres de la Grande Triple Alliance Internationale de l’Est (entre autres Noir Boy George, Scorpion Violente, Maria Violenza – tiens tiens – …), Delacave ne fait pas dans la dentelle, mais plutôt dans le frontal qui rend pâle, l’abrupt qui pénètre froidement le poitrail, tout en convoyant une chaleur inattendue. Si la voix de Lilly fait penser parfois à Siouxsie ou Mona Soyoc, elle est moins exubérante mais tout aussi habitée. Leur musique quant à elle est lourde et pénétrante, droite et personnelle, sans concession. Leur set terminé, on se dit que ce cru présente une belle robe sombre et robuste, rêche comme le tanin, et reste plutôt longtemps en bouche, tout en développant des arômes plus légers et complexes qu’il n’en a l’air de prime abord. Bref, c’est un bon cru.

Allez hop, une petite bière rafraîchissante et je file voir Société Etrange, qui ne me l’aura pas paru tant que ça, étrange. Trio batterie, basse, machines, on est plutôt sur du néo krautrock dronesque et tribal, ça sent le Kluster à plein nez, avec un peu de Neu! dedans. Ce n’est pas pour me déplaire mais peut-être encore trop électrisé par l’expérience précédente je préfère aller flairer ce qui se trame à l’Aquarium. C’est à peu près le seul endroit où l’on peut s’asseoir et le bar n’est pas loin. En mode boumette électro, ici se relaieront Saint Antonin Noble Val aux platines, Capelo en live et en B2B Samuel Falafel (un type à croquer, il paraît ;)) vs Malfaire, que je n’aurai vus qu’en coup de vent.

CHOCOLAT BILLY, CLUB MED GYM
Je ne connaissais pas du tout mais une amie de confiance m’a fait comprendre que j’allais prendre ma petite claque. Donc déjà petit conseil : venir avec sa serviette en éponge parce que c’est très très sport, d’autant que la salle de concert chauffe rapidement. Et voici donc des bordelais tout choco qui entament un set qui s’avérera épique, un vrai défouloir. Leur musique, à la croisée du krautrock, du mathrock (sans les motifs math), de l’indie, de la pop expérimentale avec une teinte zouk ou allant parfois vers un post-punk plus sombre, est hautement vitaminée et incite à la danse hystérique, voire à la transe démesurée.

Il faut dire que Ian Saboya (guitare, chant, percu) a tôt fait d’emballer son monde, se contorsionnant dans tous les sens, un vrai chamane du rif de guitare ensorcelée au delay analo. Lui il a avait prévu, il est venu en short et finira torse nu tellement il se dépense sans compter. Et à franchement parler on aurait bien tous fait comme lui. Le quatuor nous proposera même une séance de gym menée avec souplesse et fermeté par Armelle Magermans Marcadé (claviers).

Puis comme si on n’en avait pas eu assez, le groupe change de configuration en installant des toms, caisse claire et cymbales au sol, sur lesquels joueront Ian et Mehdi Beneitez (à la basse normalement), le batteur Jo Burgun s’occupant de la basse. Le dernier tiers du live va prendre des allures telluriques, commençant par une rythmique des plus festives nous enjoignant à sauter partout pour évoluer vers un drone inversement plus sombre et des éclats de voix se perdant dans des échos ténébreux, pour renouer enfin avec un beat uptempo se rapprochant d’une techno crépusculaire, histoire de bien finir de nous faire éliminer toutes les toxines de la semaine.

[Petit aparté technique concernant la salle de concert : un problème de subs réglés trop fort ou d’isolation de la scène par rapport à ces subs ont régulièrement fait sortir les alims des multiprises et se débrancher les pédales, ce qui a causé l’agacement et l’incompréhension des artistes comme du public. Personnellement je n’avais jamais vu ça et ça a parfois vraiment gâché les lives, à corriger pour la prochaine.]

C’est tout en sueur, un peu hagard mais heureux que je quitte la salle pour aller chercher une bière bien méritée et rejoindre le fumoir d’où j’écoute le dernier set de la soirée, par les vétérans de l’IDM, Dopplereffekt. J’ai eu du mal à me plonger dans l’electronica nébuleuse et ciselée du duo masqué de Détroit après la dernière décharge électrique chocolatée et n’y ai pas forcément prêté une attention convenable. Là où, de loin, j’ai trouvé ce que j’entendais relativement classique, un fin connaisseur m’a assuré que des “variations subtiles au niveau des fréquences” étaient à l’oeuvre, confirmant encore une fois s’il en était nécessaire leur place d’orfèvres du genre. Soit.

Après une dernière déambulation dans le dédale d’escaliers et de couloirs de ce lieu de près de 4000 m2 au total, j’en suis sorti avec l’avis que ce festival MOFOrmidable s’est montré à la hauteur de sa réputation et de mes attentes. Vivement l’année prochaine !

Texte, photos (voir plus bas) et vidéos © Alexis Cangy

PS : le MO de la fin #poésie93 😉

Maria Violenza

Jerusalem in my heart

Delacave

Chocolat Billy

 

Qualm – Helena Hauff

 

Originaire de Hambourg, un cursus aux Beaux Arts et un diplôme en Systematic Music Science and Physics (sic!) en poche, celle que Crack Magazine a consacrée en 2017 « The most exciting DJ in the world (right now) » n’en était déjà plus à ses débuts lorsqu’elle sortit son 1er opus Discreet Desires en 2015. A défaut d’un Red Bull, le Pump up the Jam de Technotronic déniché d’occas’ et offert par sa grand-mère lui aurait-il donné des ailes ? Ce que l’on sait c’est que le DJing fait très tôt partie de son ADN, et que les jams minimalistes et nerveuses sur quelques machines analo constituent son modus operandi en terme de production.

LA REINE DES NEIGES – LE RETOUR

Son 1er album Discreet Desires, parlons-en vite, m’avait mis une bonne claque, comme à beaucoup d’autres. Electronica cold en mode post-punk tutoyant l’acide la plus sombre basée essentiellement sur une TR707 fiévreuse comme leitmotiv rythmique et des gimmicks qui fleurent bon la TB 303 a tôt fait d’instituer Helena Hauff comme la nouvelle voix d’une techno minimaliste mais protéiforme, sans concession, viscérale comme le désir, comme on n’en avait pas entendue depuis longtemps.
Son double LP suivant, A tape, est une compilation de ses premières productions, entre 2011 et 2014 donc, souvent saisies lors de lives inspirés. Cette electronica parfois plus convenue, parfois plus joyeuse, laissait cependant déjà entendre que la dame que l’on croyait de glace nourrissait des velléités d’explorer des territoires plus lointains voire abscons, écornant ainsi une étiquette peut-être trop rapidement apposée à son style, trop étroite pour son talent en tout cas, tout en restant fidèle à ses intuitions rythmiques. La (double) dernière galette  parue chez Ninja Tune discrètement cet été en est une preuve supplémentaire.

KEEP QUALM AND MAKE SOME NOISE

Titre ambivalent s’il en est, Qualm signifie en anglais « scrupule » et en allemand LV2 « fumée ». Effectivement on ne saura pas toujours sur quel pied danser tant le spectre abordé est large. Dès le premier track, Helena Hauff annonce la couleur, ce sera très organique voire abrasif. En effet, ce morceau au goût très tribal me rappelle pas mal ce que l’on peut entendre ces temps-ci lorsque l’on passe ses soirées dans les dernières caves parisiennes et autres friches industrielles de l’autre côté du périph’ reconverties en lieux de fêtes libres où le harsh noise est régulièrement mis à l’honneur. La saturation sur les drums est reine, c’est manifeste et ça fait du bien. Même si cela devient une tendance lourde au point que les constructeurs (français, japonais ou danois) intègrent une section overdrive à leur drum machine après l’avoir fait sur leurs synthés, piquant l’idée aux artistes DIY sans le sou qui se débrouillaient jusque-là avec une pédale ou un Tascam 4 pistes K7. Bref, je digresse mais Barrow Boot Boys, Hyper-Intelligent Genetically Enriched Cyborg et No Qualms envoient clairement de la choucroute.

DESIRS DISCRETS

Avec cet album,Helena Hauff va plus loin, en assouvissant ses « désirs discrets » d’expérimentations, ambient d’une part (Entropy Created You And Me, The Smell Of Suds And Steel, Qualm) teintée d’un certain goût pour les musiques de film SF (Fag Butts In The Fire Bucket pourrait très bien être l’OST d’un prochain Carpenter), ou plus inquiétantes, plus troubles, moins identifiables (Primordial Sludge, Panegyric). L’ossature minimaliste n’en reste pas moins prégnante et nous ramène régulièrement à une certaine forme d’urgence primitive et originelle.
Le tout, moins cold et plus charnu, constitue donc une belle mue, à la fois polysémique et polyrythmique pour finir sur un track ambigu, en forme d’interrogation qui dirait « what’s next », quelle saveur aura le prochain disque, ou peut-être à quoi ressembleront les 10 prochaines années, que l’on ne nous prédit pas de très bon augure si l’on en croit les voix grandissantes de la collapsologie.

Pour ma part, je continuerai de suivre le travail de cette jeune femme devenant peu à peu une figure incontournable, comme a pu l’être Ellen Alien à son époque. OK peut-être pas, mais c’est tout le bien qu’on lui souhaite, mais shhh, keep calm, listen and dance…

– Alexis Cangy –

Qualm de Helena Hauff chez Ninja Tune

BONUS \/^^\/

Le retour du Marquis (un samedi soir à Villette Sonique)

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Après le remue-ménage qu’a connu le festival en début d’année avec le départ de son programmateur originel (Etienne Blanchot, qui aura tout de même réussi à caser les artistes de ce soir-là, entre autres, merci à lui), je ne savais pas trop sur quels pieds j’allais danser. Accred’ photo en poche, j’arrive motivé mais un brin fébrile tout de même.

EXPLODED VIEW

Anika Henderson, à l’origine journaliste politique, a commencé sa vie de musicienne/chanteuse en 2010 en rejoignant Beak> à l’initiative de Geoff Barrow pour un album de reprises qui s’appellera de fait … Anika et dont chacun se fera une idée. Elle fondera ensuite Exploded View, basé à Mexico. Leur premier album sorti en 2016 chez Sacred Bones puis un EP engagé en 2017 leur auront permis de figurer parmi les groupes à suivre.

Pas vraiment explosif
Leur set, aux teintes crépusculaires, fait la part belle à des tracks mid-tempo aux guitares brumeuses, aux rythmes travaillés et soutenus par un synthé discret mais présent.  De sa voix fantomatique, légère comme l’éther, Anika et sa bande enchaîne les titres entre dream pop et dark rock envoûtant. Son immobilité échancrée d’une gestuelle minimaliste et gracieuse, comme un saupoudrage, peut agacer ou charmer tout à la fois. Sympa, la grande blonde aux chaussures noires quittera sa position fixe pour venir chanter un peu plus près du public, pour un court moment.

Less is more
Leur musique évoquant plutôt un cocon, la scène est peut-être un peu grande, chacun étant disséminé dans son coin alors qu’on les verrait mieux jouer ensemble avec plus de proximité, comme en famille. On les sent pas forcément à l’aise dans cette configuration. Ils se rassembleront d’ailleurs, notamment pour le rappel où le batteur troquera son instrument pour une guitare qui conclura ce set parfait pour une entrée en matière quoiqu’un peu amorphe et manquant de charisme. Ce que les deux prochains bands ne pourront que confirmer, en comparaison.

ANNA VON HAUSSWOLFF

Très attendu, tellement son dernier opus nous a soufflés (chez Wisesound et ailleurs), rarement un show m’aura laissé autant dans l’expectative. Or en découvrant une scénographie compacte, fournie, les musiciens se trouvant au même plan en front de scène, sauf peut-être le mec aux synthés, je sens qu’on va assister à quelque chose d’inhabituel.

Ténèbres lumineuses
Juchée derrière un orgue électronique en surplomb du reste au milieu de la scène, AVH (ouais désolé c’est pas très stylé mais plus court) apparaît telle une prêtresse venue célébrer le grand sabbat, toute en ombre découpée par une lumière violette projetée par derrière.
Un long drone d’orgue et de basse à l’archet (The Truth, The Glow, The Fall) nous plonge d’emblée dans un monde obscur dans lequel sa voix pénétrante nous accompagne, entre Julee Cruise, Loreena McKennitt  et Lisa Gerrard (parentés vocales qui me viennent immédiatement à l’esprit la concernant pour cet album) initie ensuite un mouvement de balancier, invitant à une lente transe chaleureuse et réconfortante, une sorte de béatitude.

Au deuxième morceau (The mysterious vanishing of electra, où là on pense direct à PJ Harvey), on comprend qu’ils vont dérouler le dernier album (chouette), entre drones vrombissants et rock épique, répétitif et intense (Ugly and Vengeful qui n’en finit pas de provoquer l’abandon le plus total de nos sens), jouissif pour tout dire.

La messe est dite !
Même si j’attendais ça de pieds fermes, ma cage thoracique en prend un coup (la faute aux subs à 30 cm de distance ? ;)), surpris et ravi de la puissance déployée ici et de la communion entre les musiciens (entre eux) et leur musique. AVH (ouaip sorry , encore) chante à gorge déployée, utilisant toutes les nuances de sa voix, secouant la tête en tous sens accrochée à son clavier, tantôt en mode déesse conquérante, tantôt à genoux avec un énorme harmonica, ou encore en elfe rock and roll avec sa guitare folk modèle Jumbo, et ses compagnons, frères et apôtres, accompagnent cette grand messe avec une belle ferveur.

Sa présence scénique, intense, habitée, généreuse, sensuelle emporte tout sur son passage. Créant à l’unanimité une vague d’adhésion et de plaisir parmi le public, nous voilà parcourant les limbes extatiques d’une musique quasi chamanique, prompte à envahir les tripes pour pénétrer le coeur et illuminer l’âme. Me voilà totalement converti, amen.

MARQUIS DE SADE

Reformation bidon ou retour en grâce ?
Costume noir, étoile rouge au col, simple t-shirt sous la veste, Philippe Pascal, leader charismatique du groupe venu de Rennes qui a remué la scène punk française entre 77 et 81 (et pas que, ils sont même passés chez Le Luron, ouais ouais !!!), commence par « Nous étions Marquis de Sade ». Et bam ! Faut dire que ça pose comme introduction, en mode « comme ça c’est clair ». En d’autres termes, “Pas la peine de se faire un film, ce n’est pas un retour, juste un bon moment à passer”.  En même temps, on connaît l’intégrité du bonhomme (ainsi que les bisbilles internes avec son “frère ennemi” de guitariste Franck Darcel), on en n’attendait donc pas moins.

The Thin Black Duke
Cerné de spots de cinéma vintage géants, le combo entame sa tracklist en trombe, avec une rigueur et une énergie qui ne faibliront pas durant tout le show.
Magnétique et sensuel, Pascal capte une bonne partie de l’attention avec sa gestuelle expressionniste et son air de dandy dark, tandis que ses compères jouent leur partition avec détente voire un certain plaisir non dissimulé.
Un court intermède au saxo nous permet de reprendre souffle avant d’enchaîner sur Smiles.

Uberraschung !
Arrive ensuite la première “surprise” de la soirée, M. “ex-Jeunes gens modernes” Etienne Daho vient donner la réplique au Marquis sur une reprise du Velvet Underground (Ocean). Bon, pourquoi pas, pas sûr d’apprécier la plus-value à sa juste valeur, Daho faisant grise mine, tout immobile qu’il est aux côtés du maître de cérémonie, je me laisse quand même porter par le courant de cet océan nostalgique.

Le groupe reprend ensuite le fil de son catalogue entre post-punk endiablé et rock nerveux d’excellente facture, en anglais (Walls, S.A.I.D…), français et allemand (Conrad Veidt, Nacht und Nebel).

OMG
La seconde surprise sera plus surprenante et va plonger le public et moi-même dans une certaine “perplexitude”. En effet, le groupe a décidé de confier le featuring de Wanda’s loving boy au demi-dieu de la variété française 90’s, j’ai nommé Pascal Obispo. En clair, on a tous envie de danser, mais quelque chose nous englue les pieds au sol, puissance U-hu, accompagné d’une légère nausée.

Heureusement ça ne durera pas longtemps et nous reprendrons le plaisir là où nous l’avions laissé le temps de ce trou d’air. La bande du marquis enflamme la salle jusqu’à la fin, même jusqu’au pogo (faut dire que le gars ultra fan qui a beuglé pendant tout le concert à côté de moi a fini par trouver des copains pour jouer).


[Vidéo de « Orson755 »]

Mention spéciale aux vidéos d’époque, extraits de films expressionnistes et autres illustrations troublantes évoquant la noirceur de la condition humaine qui auront admirablement servi de toile de fond à ce moment d’anthologie.

La soirée se terminera par un simple rappel, on sent (encore une fois) que l’idée n’est pas de s’appesantir sur un passé révolu. Quoiqu’il en soit, tout le monde ressort avec le Smiles et un petit goût de trop peu/reviens-y. Comme quoi, le groupe le plus sexy (aux textes poético-engagés) du début des 80’s nous aura rappelé qu’une bonne fessée de temps en temps, ça ne fait pas de mal !

Texte et photos Alexis Cangy
[Cliquer ci-dessous pour agrandir]

Marquis de Sade

Anna Von Hausswolff

Exploded View

New Material – Preoccupations

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Démarré il y a 6 ans sous le nom Viet Cong, Preoccupations déboulaient avec leurs états d’âme en proposant un post-punk qui a fait dresser l’oreille à plus d’un avec ses rythmiques plus rock tribales que cold, une énergie propre au style, mêlant dépouillement rêches et lignes mélodiques parfois alambiquées, un chant éraillé et nerveux, des phrasés de guitare new wave et saturés mais pas que, avec des séquences de synthés aux ondes plus rondes que carrées donnant une forme de respiration spirituelle.

Après un deuxième album plus accessible que le premier, au chant plus présent et plus travaillé, des rythmiques plus variées, le groupe de Calgary revient avec un nouvel opus titré New Material (Nouveau Matériel, sic!), titre anecdotique comparé au propos et à la force qu’il déroule le long de ses 8 tracks sans ambage.

Plutôt que du neuf, le groupe pousse le bouchon un peu plus loin en faisant la synthèse des deux précédents, conservant l’aspect frontal et duraille du 1er et l’abord plus ouvert et « enjoué « du 2nd, si l’on occulte la noirceur qui sous-tend l’ensemble.

Celui-ci gagne en puissance et en cohésion, on sentirait presque une certaine ampleur. Le 1er titre entre directement dans le vif du sujet, que l’on sent récurrent à chaque titre. Celui de notre société numérisée où chacun s’espionne à ciel ouvert, (se) laisse faire et s’engouffre dans son propre narcissisme, nos relations en forme d’eau stagnante, où nos individualismes exacerbés et complices du non-sens environnant se croisent fébrilement, les bras ballants et sourires extatiques pour masque d’un quotidien que plus personne ne cherche à défendre ni combattre, résignés. Dystopie ou triste réalité ? Chaque morceau nous rappelle que nos agissements tiennent plus de l’agitation que de l’acte, nos relations un jeu de miroirs vides de reflets signifiants, et le tout un système complexe que nous avons nous-mêmes perfectionné avec soin mais qui n’est au final qu’un voile de cendre et de fumée. Et oui, il est intéressant de lire les paroles et d’en extrapoler quelques interprétations parfois.

Peut-être un brin pontifiant, le constat est assez pessimiste et acerbe, la musique oscille entre frénésie extatique et fébrilité cotoneuse, reprenant les racines du genre (le charley de Espionage fait quand même vachement penser à celui de A means to an end de Joy Division), tout en conservant sa singularité. Le chant se fait plus choral par moments qu’auparavant (on entendrait presque parfois la douceur de Martin Gore pour les choeurs ou le lyrisme d’un Ian MacCullock) alors qu’on sent que la voix est mixée moins en avant que pour le 2 opus.

Certains titres claquent comme un coup de fouet pour nous réveiller (Espionnage, Decompose, Antidote), d’autres plus mélancoliques (Disarray, Manipulation, Doubt) nous renvoient à notre torpeur. L’album se conclut sur Compliance, un morceau épuré, percussif, qui semble vouloir nous redonner foi. Alors New Material ou pas, Preoccupations creuse le sillon de sa différence dans une new-wave très rock, exploratrice et primitive, inspirée et intègre, à la fois franche du collier et sophistiquée, et relativement accessible… enfin, pour qui ne cherche pas à se voiler la face en buvant cette fiole de fiel multivitaminée.

– Alexis Cangy –

New Material de Préoccupations, chez Jagjaguwar Records
Vinyle dispo sur Amazon

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Gonzaï Night : Allo l’éther ?

Pour sa première de l’année, Gonzaï nous a emmenés d’emblée en vacances d’hiver avec sa thématique cosmo-alpestre, entre godilles, schuss et ascensions vertigineuses, façon hors piste…

Hyperculte : hyperbien !

Il est des groupes dont on attend beaucoup en live tant leur musique semble taillée pour la scène et tellement rares les chances de les voir passer nous obligent à rester vigilants pour ne pas les rater. On espérait vaguement voir le duo helvète débouler à poils, autrement dit en fourrures intégrales, comme sur la pochette de leur LP survitaminé écouté presque en boucle ces derniers temps. Si la déception est mince de les voir accoutrés comme tout le monde, le plaisir de les écouter est grand.
Formation minimale s’il en est, Vincent  Bertholet à la Contrebasse + effets et Simone Aubert à la batterie kraut chauffent la Maro à l’aise pendant une petite heure en enfilant les perles de leur opus. Sur fond d’ambiances dronesques et noise, les deux acolytes balancent leurs textes espiègles, poétiques ou prophétiques (“Choléra”), nous invitant tantôt à une révolte festive, tantôt à une fin du monde hallucinée (“j’ai envie d’y foutre le feu”), ou encore à l’aube désinvolte d’une nouvelle ère, au choix. La batterie martèle ses rythmiques post-punk-mötörik (“Ca galope ça galope ça galope…”) non dénuées d’une certaine finesse (triplettes enlevées sur le charley), tandis que l’imposante contrebasse cale ses lignes pour se répéter à l’envi et nous mener vers la transe, c’est trippant.
Cette musique a quelque chose d’évident, de fluide et de sincère, le côté répétitif se faisant bousculer par les textes tirées au couteaux, aiguisant d’autant nos sens.
“Je n’veux pas me résigner” – nous non plus. A hyper-bientôt alors…

Turzi Electronique Experience : voyage voyage…

Baignant dans les expérimentations synthétiques depuis un bon moment, un certain nombre d’EP, remixes et LP au compteur, le versaillais est venu rendre hommage à la tête d’affiche, en toute humilité. Voyons donc ce que propose ladite expérience.
Ténébreux en veste militaire de l’ère communiste, Turzi s’installe négligemment mais consciencieusement au centre de son cockpit instrumental. Guitare en bandoulière, notre capitaine d’un soir déploie une longue nappe sonore visant à nous faire quitter la pesanteur terrestre : attention décollage.
Une fois sorti de la stratosphère, notre course aux étoiles prend rapidement sa vitesse de croisière avec une électro analogique et modulaire, qui n’est pas sans rappeler la kosmische musik germanique et la frange française de ces sonorités spatiales (R. Pinhas/Heldon ou les dernières compilations Cosmic Machine notamment).
Après avoir barroudé un petit moment dans ce mode un peu convenu, on rencontre une zone de turbulence, la Tr-808 martiale nous chahute et la reverbe touffue nous rappelle paradoxalement la menace du vide intersidéral.
Aux commandes de sa console, Turzi tient bon et reprend le cap. Notre voyage galactique reprend son cours et l’on se sent installé durablement dans un long morceau voué à s’étirer dans le temps tout en tentant d’abolir celui-ci. Il n’y aura aucune interruption. Et pour cause, de son propre aveu, il s’agit d’une totale improvisation (d’où les gestes et enchaînements parfois un peu hésitants).
Puis très vite on se retrouve à frôler un trou noir ou un trou de ver, on ne sait pas encore, le suspens est total, un synthé grave et rugueux renforçant l’impression de plongée dans l’inconnue. Notre guide fonce alors tête baissée pour le traverser, c’est une fuite en avant en mode techno sombre et organique, comme un tesseract réduit à  sa plus simple dimension, ouvrant néanmoins la voie à de nombreux possibles…
Ouf, on en sort toutefois indemne, on aperçoit la lumière au bout du tunnel. La dernière tirade synthétique commence comme un générique de fin de film SF 80’s de série B, puis le son s’étoffe, toutes machines et guitare dehors pour un final incandescent. On arrive à destination de cette longue quête intergalactique… mais où exactement, nul ne le sait, le passage spatio-temporel est resté ouvert…

Alpes, vers l’infini et l’au-delàààà…

C’est d’abord l’histoire d’une rencontre, celle d’un musicien-inventeur, Patrice Moullet, et de sa muse, Catherine Ribeiro, grande brune poétesse et chanteuse engagée. Les deux amants-artistes seront à l’origine d’un free rock expérimental prog psyché à textes qui aura discrètement marqué toute une génération d’esprits libres et libertaires. Pour l’histoire complète, voir l’article détaillé qui leur a été consacré par Gonzaï. Quoiqu’il en soit, finalement Catherine tombe à l’eau (façon de parler), qui reste-t-il sur le bateau ? Patrice L’homme-machines. En effet, créateur des “Omni” (Objets musicaux non identifiés), ce dernier poursuit le projet seul, et s’illustre dans différents domaines, installations sonores, projets d’aide aux handicapés plus récemment, etc. Mais revenons à nos moullets… euh à nos moutons.
C’est un autre périple auquel nous convie donc Alpes ce soir, avec ses machines bizarroïdes qui nous intriguent depuis le début installées en fond de scène, et ses deux acolytes du moment (Odile Heimburger, soprane et violoniste, et Alice Pennacchioni, pianiste de formation, qui sera ici  aux commandes du Percuphone). Coiffé de son bonnet, le monsieur tire les cordes de son Stretch pour nous plonger dans une tempête solaire, tel un dieu tisserand (tyran ?), ouvrier manipulant son outil avec application, artisan d’un outre-monde sonore. On se sent par moments comme dans la Horde du contrevent de Damasio.

Au morceau suivant, nous découvrons le Percuphone, sorte de hang/multipad en forme de soucoupe multicolore. Mêlant samples synthétiques, d’instruments classiques ou acoustiques, ou courts échantillons, violon et chant live, les deux jeunes femmes se répondent et virevoltent, façonnant ainsi progressivement un langage littéralement inouï.
Les tableaux alterneront ainsi tout au long de la soirée, le monsieur maniant son soleil d’argent pour produire des drones tantôt méditatifs tantôt techno-furax, ou encore jouant d’une sorte de « trancheuse à jambon » (désolé pour l’analogie) qui s’avère être un clavier avec seulement quelques touches ; ces dames célébrant sans vergogne des rites païens exotiques et protéiformes.


Improvisation ou non, certaines pièces sont un peu hermétiques il faut l’avouer, pas loin d’une avant-garde oecuménique et utopique, à la fois contemporaine, à la fois organique et foisonnante, voire anarchique. 
Plutôt que les Alpes, nous nous retrouvons donc à grimper l’Himalaya ou l’Everest, tellement les influences se devinent provenir de partout dans le monde et au-delà, étant donné l’esperanto musical proposé. Et comme il se doit l’ascension est tout à la fois galvanisante et éprouvante. A la sortie, on aura besoin de reprendre son souffle.

Ce soir-là, à n’en pas douter, nous avons gravi des sommets, souvent jusqu’aux étoiles. Et même si nous n’avons pas tout apprécié (à sa juste valeur s’entend, tant l’atmosphère était riche et saturée pour nos oreilles peu acoutumées aux contrées visitées), une chose est sûre, ces cîmes-là n’étaient pas de ce monde et nous ont fait nous sentir bien petits…
Merci Gonzaï pour cette première ascension sans concession.

– Alexis Cangy –

[Photos : Alexis Cangy]

“Let’s Limbo !” – Chronique d’un festival pas comme les autres

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Limbo, ce n’est pas seulement cette danse du bâton (avec l’accent), provenant des Caraïbes, très présente dans les navets 80’s et 90’s, qui consiste à défier les lois de la gravité en passant dessous, courbé en arrière. C’est aussi (surtout ?) un festival de musiques alternatives, au sens large, qui se tient normalement sur 3 soirées le dernier week-end de janvier depuis l’année dernière. Bien pratique pour les festivaliers curieux qui, il faut bien le dire, n’ont pas grand chose à se mettre dans les oreilles ce 1er mois de l’année. C’est donc Kongfuzi et MyFavorite qui s’attèlent à palier ce manque inacceptable en se chargeant de la programmation.

Pour son 2e Petit Bain, le Limbo Festival aura donc convoqué la fine fleur – trop – méconnue de l’indé français, américain et londonien à savoir ce qui suit…

Roberto Succo – ça pique, ça pique

Du nom du célèbre serial killer italien ayant sévi surtout en France, ce trio ad hoc composé de noms plus ou moins connus de la scène indé noise cold française, — de gauche à droite Noir Boy George (?!), Usé (?!) et Jessica93 (Wouais !) —, est finalement reprogrammé ce soir (leur date de la veille avec Girl Band ayant été annulée) et ça envoie direct du lourd !

Après une courte intro d’orgue saturé un brin lugubre, nos joyeux drilles ont décidé de détruire minutieusement nos tympans et tout ce qui se trouve à 10cm autour, dès le 1er morceau, comme à peu près tout le long du set.
Une boîte à rythme (vieille Boss DR-880 qu’on aurait pas cru capable de ce genre de sons) crache une rythmique cold sur laquelle Jessica martèle sa basse ultra saturée tandis qu’Usé, vite torse nu, martèle son kit assourdissant de batterie / guitare (qui chutera à 2 ou 3 reprises pendant le set), chacun donnant de la voix tour à tour.

Energique, cradingue, déterminé, le tout forme un puissant drone de déferlement sonore assez jouissif il faut bien l’avouer, mais qui peut s’avérer usant (hihi) aux non-initiés. Nous on remet ça quand vous voulez les filles 😉

 

Ulrika Spacek – un drôle de blase pour auditeurs pas blasés

Une belle brochette de guitaristes bien alignés de part et d’autre de la batterie et un grand écran projetant de belles images abstraites et vintage. Visuellement on se retrouve à la fin des 60’s, toile de fond typique des concerts psyché-expérimentaux du Floyd aux Velvet et consorts. On a clairement changé d’ambiance avec ces gentils garçons délivrant un set plaisant, entre krautrock à la cool et pop psyché à tendance tantôt shoegaze tantôt grunge, sans jamais sonner désuet, ce qui permet à leur musique de rester inscrite dans notre époque.

Photo Ulrika Spacek

Principalement instrumentaux, certains morceaux sont tout de même chantés nous ramenant vaguement (Airportism) vers du Radiohead pré- Kid A / Amnesiac, notamment dans le timbre de la voix.
Bref, cette pause est la bienvenue après le déluge de tout à l’heure, à découvrir.

Alex G – Retour vers le futur dans les naillenetises

Certainement la formation la plus accessible de la soirée, mais la plus typée aussi. Alex et ses drougs proposent une pop rock indé dans la plus pure tradition 90’s américaine (casquette-cheveux-longs-chemise-trop-large), tendance balades plutôt que morceaux vénères (même si le leader sautille à tous bouts de champ).
Le songwriting comme les arrangements sont solides, sincères et généreux, indéniablement, autrement dit sympatoches.
On se sera bien laissé aller à remuer doucement la tête et taper distraitement du pied mais on n’était pas venu pour cette musique-là. Un groupe à prendre au sérieux néanmoins pour les amateurs du genre… La preuve : le public a plutôt apprécié.

Heimat – Deutsche Balinische Freundschaft

Photo HeimatPour les non-germanophones, Heimat est l’équivalent de “homeland”, autrement dit le “pays du chez soi”, la patrie en somme. Ecoutés rapidement mais attentivement sur Bandcamp quelques semaines auparavant, on avait accroché à cette électro bizarre et exotique, dorlotée aux samples instrumentaux typés Asie du Sud Est et gamelan balinais (concoctés par Olivier, l’homme électronique des formidables Cheveu), en soutien du chant en allemand (Jawhol !) de la charmante et envoûtante Armelle.

Les morceaux sont plutôt sombres et lancinants, à la limite de l’indus par moments (synthé-orgue dissonant à souhait), assez minimalistes aussi mais soutenus pas des basses bien joufflues (en live, moins sur EP). Avec ce côté post-punk de l’Est pas loin de la comptine martiale un peu flippante, le chant à la scansion toute germanique fait de l’oeil à Nico plutôt qu’à Nina Hagen, avec un soupçon de Catherine Ringer si on se laisse un peu emporter. Malgré cette froideur apparente, la chanteuse est souriante entre les morceaux, intimidée apparemment.

A noter quelques bugs informatiques qui auront un peu gâché le plaisir, ce qui n’enlèvera rien à l’envie de les suivre malgré tout.

Kas product – The clou of the soirée…

Légendes vivantes de la new wave indus alternative française ayant marqué au fer rouge le début des 80’s, pour ceux qui ne connaissent pas.

On démarre en ombre chinoise avec une intro instrumentale type film d’horreur de série B qui annonce le prochain morceau où l’on retrouve la voix de diva intacte (puissante, maîtrisée et vénéneuse) de Mona Soyoc. Et c’est parti pour une longue loghorrée tout le long du set, grand messe underground 80’s sous speed. Spatsz, son compère, gère (chevauche ?) les sons, entre boîte à rythmes, synthé et ordi, croisement de San Ku Kaï et de Albator (!). La dame nous rappelle qu’elle est une vraie frontwoman, joue du synthé, de la guitare, de la cymbale, tire au revolver (?!), sans parler du chant (et si encore), impeccable, nerveux, engagé, on hallucine !

Photo Kas Product

Et le moment tant attendu arrive enfin : So Young But So Cold, hymne d’une génération 80’s dark désabusée ravit les plus vieux et met une claque aux plus jeunes.

Globalement, nous retiendrons des compositions pêchues mais soyons francs un peu datées. Néanmoins le plaisir est total face à cette ferveur et cette générosité offertes en pâture à son public (la belle amazone vétérante façon Métal Hurlant, souriante et sûre d’elle, prend volontiers des poses théatro-rock pour le plus grand plaisir des “mecs” et des photographes…). On leur souhaite encore une longue vie sur scène.

Rubin Steiner – c’est pas un Drame

Reprenons un peu nos esprits avec un Rubin Steiner détendu et échappé de son projet Drame pour un DJ set qui nous offre une montée kraut vers électro tendance techno bien analogue et bien envoyée (parfois chaloupée), avant de découvrir…

Shopping – les soldes c’est terminé

On avait hâte de voir cette formation from London en live ! Dès le 1er morceau on est replongé dans les années post-punk-funk originelles, sautillant, mordant et décomplexé. Au 2nd, on ne peut s’empêcher de penser aux Slits (cover I heard it through the grapevine), Delta5 (Mind your own business), et autres ESG (Tiny Sticks). Avec ce trio basse-guitare-batterie-voix-féminines qu’on trouve au rayon frais à la coupe, on savoure la même énergie, la même joyeuse désinvolture que leurs ainés, tout ce qu’on aime.

Pas grand chose à ajouter tellement on a voulu profiter du set au maximum, sans le regard critique qui aura fini par s’émousser face à la fatigue, les bières et surtout le plaisir (et aussi un peu l’approche du dernier métro qui nous aura empêché de tout voir mais presque). Dès qu’ils repassent, on y retourne !


On notera au passage l’amabilité de Rubin Steiner, fan du groupe semble-t-il, qui, replacera, là, une cymbale qui aura volé ou, ici, des câbles trop emmêlés pendant le set, la grande classe.

Avec tout ça, on a envie de dire “A Limbo ouais, A Limbo ouais, A Limbo ouais…” et à l’année prochaine 😉

PS : un grand merci à Modulor pour nous avoir permis de participer à cette grande soirée…

 

Toutes photos & vidéos © Alexis Cangy