noise

Qualm – Helena Hauff

 

Originaire de Hambourg, un cursus aux Beaux Arts et un diplôme en Systematic Music Science and Physics (sic!) en poche, celle que Crack Magazine a consacrée en 2017 « The most exciting DJ in the world (right now) » n’en était déjà plus à ses débuts lorsqu’elle sortit son 1er opus Discreet Desires en 2015. A défaut d’un Red Bull, le Pump up the Jam de Technotronic déniché d’occas’ et offert par sa grand-mère lui aurait-il donné des ailes ? Ce que l’on sait c’est que le DJing fait très tôt partie de son ADN, et que les jams minimalistes et nerveuses sur quelques machines analo constituent son modus operandi en terme de production.

LA REINE DES NEIGES – LE RETOUR

Son 1er album Discreet Desires, parlons-en vite, m’avait mis une bonne claque, comme à beaucoup d’autres. Electronica cold en mode post-punk tutoyant l’acide la plus sombre basée essentiellement sur une TR707 fiévreuse comme leitmotiv rythmique et des gimmicks qui fleurent bon la TB 303 a tôt fait d’instituer Helena Hauff comme la nouvelle voix d’une techno minimaliste mais protéiforme, sans concession, viscérale comme le désir, comme on n’en avait pas entendue depuis longtemps.
Son double LP suivant, A tape, est une compilation de ses premières productions, entre 2011 et 2014 donc, souvent saisies lors de lives inspirés. Cette electronica parfois plus convenue, parfois plus joyeuse, laissait cependant déjà entendre que la dame que l’on croyait de glace nourrissait des velléités d’explorer des territoires plus lointains voire abscons, écornant ainsi une étiquette peut-être trop rapidement apposée à son style, trop étroite pour son talent en tout cas, tout en restant fidèle à ses intuitions rythmiques. La (double) dernière galette  parue chez Ninja Tune discrètement cet été en est une preuve supplémentaire.

KEEP QUALM AND MAKE SOME NOISE

Titre ambivalent s’il en est, Qualm signifie en anglais « scrupule » et en allemand LV2 « fumée ». Effectivement on ne saura pas toujours sur quel pied danser tant le spectre abordé est large. Dès le premier track, Helena Hauff annonce la couleur, ce sera très organique voire abrasif. En effet, ce morceau au goût très tribal me rappelle pas mal ce que l’on peut entendre ces temps-ci lorsque l’on passe ses soirées dans les dernières caves parisiennes et autres friches industrielles de l’autre côté du périph’ reconverties en lieux de fêtes libres où le harsh noise est régulièrement mis à l’honneur. La saturation sur les drums est reine, c’est manifeste et ça fait du bien. Même si cela devient une tendance lourde au point que les constructeurs (français, japonais ou danois) intègrent une section overdrive à leur drum machine après l’avoir fait sur leurs synthés, piquant l’idée aux artistes DIY sans le sou qui se débrouillaient jusque-là avec une pédale ou un Tascam 4 pistes K7. Bref, je digresse mais Barrow Boot Boys, Hyper-Intelligent Genetically Enriched Cyborg et No Qualms envoient clairement de la choucroute.

DESIRS DISCRETS

Avec cet album,Helena Hauff va plus loin, en assouvissant ses « désirs discrets » d’expérimentations, ambient d’une part (Entropy Created You And Me, The Smell Of Suds And Steel, Qualm) teintée d’un certain goût pour les musiques de film SF (Fag Butts In The Fire Bucket pourrait très bien être l’OST d’un prochain Carpenter), ou plus inquiétantes, plus troubles, moins identifiables (Primordial Sludge, Panegyric). L’ossature minimaliste n’en reste pas moins prégnante et nous ramène régulièrement à une certaine forme d’urgence primitive et originelle.
Le tout, moins cold et plus charnu, constitue donc une belle mue, à la fois polysémique et polyrythmique pour finir sur un track ambigu, en forme d’interrogation qui dirait « what’s next », quelle saveur aura le prochain disque, ou peut-être à quoi ressembleront les 10 prochaines années, que l’on ne nous prédit pas de très bon augure si l’on en croit les voix grandissantes de la collapsologie.

Pour ma part, je continuerai de suivre le travail de cette jeune femme devenant peu à peu une figure incontournable, comme a pu l’être Ellen Alien à son époque. OK peut-être pas, mais c’est tout le bien qu’on lui souhaite, mais shhh, keep calm, listen and dance…

– Alexis Cangy –

Qualm de Helena Hauff chez Ninja Tune

BONUS \/^^\/

APTBS : A place to bury your ears…

 

A Place To Bury Strangers (APTBS pour les intimes) est passé au Trabendo nous présenter son nouvel album Pinned (aïe !), tout frais sorti chez Dead Oceans. Ca n’affiche pas complet et pourtant la salle est comble, entre fans surexcités et novices prêts à se laisser tenter, sans se douter qu’en fait on va tous se faire bousiller en moins de temps qu’il n’en faut pour épeler le mot N.O.I.S.E.

En effet, dignes rejetons de la scène No Wave bruitiste de la côte EST des USA, les APTBS ont un certain AFD (Appetite For Destruction), leur rock incandescent puisant autant dans le post-punk énervé, la dark wave moite, l’indé noisy, le psyché saturé, voire le shoegaze qui s’ignore et autres joyeusetés fuzz.

[Il faut dire qu’ils fabriquent eux-mêmes à la main leurs propres pédales fuzz, delay, et reverb (mais avant tout fuzz) destinées en général à ravager complètement le signal de toute source sonore passant par là. Elles sont d’ailleurs commercialisées sous la bien nommée marque Death by audio (vénérée par les expérimentateurs qui ont les moyens]

Dès le premier morceau, on prend trois baffes pour finir plaqué au sol et malgré tout, on en redemande. Une fumée digne The Fog nous enveloppe bruyamment et nous voilà plongés dans une pénombre rugissante à réveiller quelqu’un qu’on viendrait d’enterrer (haha). Et une première basse fracassée à terre alors qu’on ne s’est même pas relevés !

On enchaîne direct avec Never coming back du dernier opus qui met tout le monde d’accord avec son mantra qui fout la transe. Ainsi les morceaux s’enchaînent dans une fureur digne d’une comédie musicale façon Mad Max Fury Road.

Lia Simone Braswell, batteuse émérite, nous octroiera une pause syndicale avec un instant vocal puissant et bluffant, accompagnée d’une « simple » cithare. Mais rapidement la basse gonflée à bloc de Dion Lunadon, la batterie massive et la guitare maladivement rageuse d’Oliver Ackermann reviendront au galop nous envoyer à la face leurs harmoniques suffocantes.

Au bout d’une heure de ce déluge sonore, le trio se rassemble subrepticement au milieu du public, comme dans une coquille, pour un set plus électro indus, le temps de trois morceaux dont certains sur la face bonus du dernier album.
Puis de retour sur scène après cet interlude rafraîchissant comme 30 mn passées dans un sauna, la tempête reprend de plus belle, en plus punk, plus rapide, rugissant encore, plus fort. Cette fin de set prend des allures d’expédition punitive en vue d’une destruction définitive des conduits auditifs, ça pogote et slamme à tout va dans la fosse. La conjonction des planètes n’était décidément pas du côté des photographes, avec cette atmosphère alternant brouillard RVB, ténèbres enfumées et flashs stroboscopiques décidés à engendrer une nouvelle génération d’épileptiques dopés au bruit blanc réverbéré.


[Et oui, à un moment je tombe mais ne lâche rien ! ;)]

Après une grosse montée d’adrénaline répétitive pour le dernier track, tout s’arrête, pas de rappel, fin, the end. On se retrouve, tout penauds, au bar, sonnés et assoiffés. Les « Comment ? », la main en pavillon contre l’oreille, fusent de partout, moitié pour la blague, moitié sérieusement.

Le groupe semble bien être ce dont il se vante : le plus bruyant de Brooklyn et certainement de tout l’univers. D’ailleurs ils devraient s’appeler A place to bury your ears…

// AFTER (work) //
Prévenus d’un after en mode DJ set au Supersonic, nous nous y rendons gaiement. Et là, surprise, les mecs passent des trucs qui n’ont rien à voir, de la variét’ internationale 90’s entrecoupée de sons rock noise, qui au final nous aurons aidés à finir la soirée en dansant en toute insouciance, on en aura profité pour leur taper un high five dans la jovialité la plus totale. C’est bon de rire parfois… aussi.


[Oliver – à droite – Hamster Jovial et ses louveteaux]

Texte et photos : Alexis Cangy / exceptée photo « pénombre » ©Marine Renard

“Let’s Limbo !” – Chronique d’un festival pas comme les autres

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Limbo, ce n’est pas seulement cette danse du bâton (avec l’accent), provenant des Caraïbes, très présente dans les navets 80’s et 90’s, qui consiste à défier les lois de la gravité en passant dessous, courbé en arrière. C’est aussi (surtout ?) un festival de musiques alternatives, au sens large, qui se tient normalement sur 3 soirées le dernier week-end de janvier depuis l’année dernière. Bien pratique pour les festivaliers curieux qui, il faut bien le dire, n’ont pas grand chose à se mettre dans les oreilles ce 1er mois de l’année. C’est donc Kongfuzi et MyFavorite qui s’attèlent à palier ce manque inacceptable en se chargeant de la programmation.

Pour son 2e Petit Bain, le Limbo Festival aura donc convoqué la fine fleur – trop – méconnue de l’indé français, américain et londonien à savoir ce qui suit…

Roberto Succo – ça pique, ça pique

Du nom du célèbre serial killer italien ayant sévi surtout en France, ce trio ad hoc composé de noms plus ou moins connus de la scène indé noise cold française, — de gauche à droite Noir Boy George (?!), Usé (?!) et Jessica93 (Wouais !) —, est finalement reprogrammé ce soir (leur date de la veille avec Girl Band ayant été annulée) et ça envoie direct du lourd !

Après une courte intro d’orgue saturé un brin lugubre, nos joyeux drilles ont décidé de détruire minutieusement nos tympans et tout ce qui se trouve à 10cm autour, dès le 1er morceau, comme à peu près tout le long du set.
Une boîte à rythme (vieille Boss DR-880 qu’on aurait pas cru capable de ce genre de sons) crache une rythmique cold sur laquelle Jessica martèle sa basse ultra saturée tandis qu’Usé, vite torse nu, martèle son kit assourdissant de batterie / guitare (qui chutera à 2 ou 3 reprises pendant le set), chacun donnant de la voix tour à tour.

Energique, cradingue, déterminé, le tout forme un puissant drone de déferlement sonore assez jouissif il faut bien l’avouer, mais qui peut s’avérer usant (hihi) aux non-initiés. Nous on remet ça quand vous voulez les filles 😉

 

Ulrika Spacek – un drôle de blase pour auditeurs pas blasés

Une belle brochette de guitaristes bien alignés de part et d’autre de la batterie et un grand écran projetant de belles images abstraites et vintage. Visuellement on se retrouve à la fin des 60’s, toile de fond typique des concerts psyché-expérimentaux du Floyd aux Velvet et consorts. On a clairement changé d’ambiance avec ces gentils garçons délivrant un set plaisant, entre krautrock à la cool et pop psyché à tendance tantôt shoegaze tantôt grunge, sans jamais sonner désuet, ce qui permet à leur musique de rester inscrite dans notre époque.

Photo Ulrika Spacek

Principalement instrumentaux, certains morceaux sont tout de même chantés nous ramenant vaguement (Airportism) vers du Radiohead pré- Kid A / Amnesiac, notamment dans le timbre de la voix.
Bref, cette pause est la bienvenue après le déluge de tout à l’heure, à découvrir.

Alex G – Retour vers le futur dans les naillenetises

Certainement la formation la plus accessible de la soirée, mais la plus typée aussi. Alex et ses drougs proposent une pop rock indé dans la plus pure tradition 90’s américaine (casquette-cheveux-longs-chemise-trop-large), tendance balades plutôt que morceaux vénères (même si le leader sautille à tous bouts de champ).
Le songwriting comme les arrangements sont solides, sincères et généreux, indéniablement, autrement dit sympatoches.
On se sera bien laissé aller à remuer doucement la tête et taper distraitement du pied mais on n’était pas venu pour cette musique-là. Un groupe à prendre au sérieux néanmoins pour les amateurs du genre… La preuve : le public a plutôt apprécié.

Heimat – Deutsche Balinische Freundschaft

Photo HeimatPour les non-germanophones, Heimat est l’équivalent de “homeland”, autrement dit le “pays du chez soi”, la patrie en somme. Ecoutés rapidement mais attentivement sur Bandcamp quelques semaines auparavant, on avait accroché à cette électro bizarre et exotique, dorlotée aux samples instrumentaux typés Asie du Sud Est et gamelan balinais (concoctés par Olivier, l’homme électronique des formidables Cheveu), en soutien du chant en allemand (Jawhol !) de la charmante et envoûtante Armelle.

Les morceaux sont plutôt sombres et lancinants, à la limite de l’indus par moments (synthé-orgue dissonant à souhait), assez minimalistes aussi mais soutenus pas des basses bien joufflues (en live, moins sur EP). Avec ce côté post-punk de l’Est pas loin de la comptine martiale un peu flippante, le chant à la scansion toute germanique fait de l’oeil à Nico plutôt qu’à Nina Hagen, avec un soupçon de Catherine Ringer si on se laisse un peu emporter. Malgré cette froideur apparente, la chanteuse est souriante entre les morceaux, intimidée apparemment.

A noter quelques bugs informatiques qui auront un peu gâché le plaisir, ce qui n’enlèvera rien à l’envie de les suivre malgré tout.

Kas product – The clou of the soirée…

Légendes vivantes de la new wave indus alternative française ayant marqué au fer rouge le début des 80’s, pour ceux qui ne connaissent pas.

On démarre en ombre chinoise avec une intro instrumentale type film d’horreur de série B qui annonce le prochain morceau où l’on retrouve la voix de diva intacte (puissante, maîtrisée et vénéneuse) de Mona Soyoc. Et c’est parti pour une longue loghorrée tout le long du set, grand messe underground 80’s sous speed. Spatsz, son compère, gère (chevauche ?) les sons, entre boîte à rythmes, synthé et ordi, croisement de San Ku Kaï et de Albator (!). La dame nous rappelle qu’elle est une vraie frontwoman, joue du synthé, de la guitare, de la cymbale, tire au revolver (?!), sans parler du chant (et si encore), impeccable, nerveux, engagé, on hallucine !

Photo Kas Product

Et le moment tant attendu arrive enfin : So Young But So Cold, hymne d’une génération 80’s dark désabusée ravit les plus vieux et met une claque aux plus jeunes.

Globalement, nous retiendrons des compositions pêchues mais soyons francs un peu datées. Néanmoins le plaisir est total face à cette ferveur et cette générosité offertes en pâture à son public (la belle amazone vétérante façon Métal Hurlant, souriante et sûre d’elle, prend volontiers des poses théatro-rock pour le plus grand plaisir des “mecs” et des photographes…). On leur souhaite encore une longue vie sur scène.

Rubin Steiner – c’est pas un Drame

Reprenons un peu nos esprits avec un Rubin Steiner détendu et échappé de son projet Drame pour un DJ set qui nous offre une montée kraut vers électro tendance techno bien analogue et bien envoyée (parfois chaloupée), avant de découvrir…

Shopping – les soldes c’est terminé

On avait hâte de voir cette formation from London en live ! Dès le 1er morceau on est replongé dans les années post-punk-funk originelles, sautillant, mordant et décomplexé. Au 2nd, on ne peut s’empêcher de penser aux Slits (cover I heard it through the grapevine), Delta5 (Mind your own business), et autres ESG (Tiny Sticks). Avec ce trio basse-guitare-batterie-voix-féminines qu’on trouve au rayon frais à la coupe, on savoure la même énergie, la même joyeuse désinvolture que leurs ainés, tout ce qu’on aime.

Pas grand chose à ajouter tellement on a voulu profiter du set au maximum, sans le regard critique qui aura fini par s’émousser face à la fatigue, les bières et surtout le plaisir (et aussi un peu l’approche du dernier métro qui nous aura empêché de tout voir mais presque). Dès qu’ils repassent, on y retourne !


On notera au passage l’amabilité de Rubin Steiner, fan du groupe semble-t-il, qui, replacera, là, une cymbale qui aura volé ou, ici, des câbles trop emmêlés pendant le set, la grande classe.

Avec tout ça, on a envie de dire “A Limbo ouais, A Limbo ouais, A Limbo ouais…” et à l’année prochaine 😉

PS : un grand merci à Modulor pour nous avoir permis de participer à cette grande soirée…

 

Toutes photos & vidéos © Alexis Cangy