expérimental

GTT au Badaboum pour une soirée païenne

 

On est jeudredi, la reprise des concerts intéressants s’annonce et s’amplifie avec le mois de mars, notamment pour les artistes méconnus ou confidentiels. La fermeture de certains lieux aurait-elle ouvert une brèche à d’autres en terme de programmation ou est-ce juste un besoin, une envie de diversification de ces derniers ? Quoi qu’il en soit, me voilà au Badaboum, pas une salle où je viens souvent assister à des concerts, quasiment jamais en vérité, et pourtant ce sera cette fois la 2eme en 10 jours (la dernière pour Boy Harsher et Kontravoid). Ne jamais dire jamais. D’autant que la soirée s’annonce riche en rythmiques rituelles, façon danse de la pluie ou du soleil (on est en mars, hein), le Dieu Pan requérant en offrande l’attention de nos oreilles…

USE / IL TAPE SUR DES TAMBOURS ET CA LUI PLAIT BIEN

Zut, il a déjà commencé, je pensais tomber sur Society of Silence pour me chauffer, mais là ça tape déjà fort. En effet, j’entre dans la salle sur C’est si lisse avec sa sirène d’alarme qui fait toujours son petit effet (le public a encore bien failli évacuer la salle), ses aboiements et ses coups de marteaux pilons sur les toms et cymbales. Je vous présente Nicolas Belvalette, dit Usé, from Amiens – Picardy, fondateur et bruitiste dans Headwar, complice de Jessica93 et Noir Boy George dans Roberto Succo, et actif dans d’autres formations aux noms saugrenus (Les morts vont bien, Sultan Solitude…), 1 EP (Marilou) et 2 albums au compteur (Chien d’la casse et Selflic chez Born Bad Records).

Usé est réputé pour ses sets fiévreux basés sur un bric-à-brac d’éléments de batterie et une guitare bricolée sur lesquels il tape rageusement, consciencieusement tel un stakhanoviste de rythmiques tribales modernes de parkings désaffectés. Comme à son habitude, il démarre vêtu d’un polo aux couleurs pastel édulcorées pour finir torse nu en jogging troué, tout investi de la rage qui anime sa “musique”, entre noise, indus acoustique, et chanson ironique et désabusée. Entre deux coups de boutoir à baguettes, Nico viendra chanter ses plus belles chansons d’amour dans la fosse (Marilou et  Danser un slow avec un flic), jètera négligemment son micro sur ses cymbales quand il ne crache pas à droite à gauche, en bon chien d’la casse.

Quand on pense que l’apothéose a eu lieu, il nous balance l’air de rien un petit Billie Jean de derrière les fagots, nous envoyant des miettes virtuelles et finissant par se castrer en frappant fort son micro situé au niveau de l’entrejambe. Fin bizarre, presque mystique, le premier rite est achevé, place au suivant.


GUM TAKES TOOTH / PAN DANS LES DENTS

Je ne connais que depuis peu, quelques semaines pour tout dire, et pourtant ce duo venu de Bristol, composé de Jussi Brightmore aux sons électro et au chant, et Tom Fug à la batterie (acoustique et pads électroniques) sont actifs depuis 2009 semble-t-il. C’est pour nous présenter leur 3e album Arrow qu’ils ont fait le chemin jusqu’ici, ledit album m’ayant bien retourné les conduits auditifs, d’où ma présence pour en savoir plus.

La scéno est assez minimaliste avec une batterie acoustique équipée d’un ou deux pads de déclenchement à ma droite, et un gros gros panneau de commandes composé de contrôleurs Behringer (4 BCR j’ai l’impression) commandant un setup Ableton Live sur ordi sans aucun doute ainsi qu’un rack d’effets, à ma gauche donc. Finie la pause geek.

Le duo démarre par une mise en bouche calme, berçante, Cold Chrome Hearts nous soulève doucement de terre pour nous emmener dans leur monde fait de bidouillages électroniques, tantôt caressants, tantôt rugueux, où le rythme souvent tribal a une franche prédominance.

On découvre aussi cette voix éthérée, trafiquée, un peu glitchy, qui à ma première écoute m’avait fait penser à celle de PVT. Je trouve une filiation forte entre ces 2 groupes, pour la voix donc, mais aussi le goût de l’exploration sonore, électroacoustique.

Ainsi le prochain track provoquera les 1res vraies secousses corporelles, battant plus énergiquement, à l’image de The Arrow et No Walls, No Air, titre au goût proche de ceux de  Deux Boules Vanille, en plus acide. Et là on commence à passer un vrai bon moment de transe. Le duo nous emmènera aussi sur des franges plus sombres des plages numériques avec Slowly falling, intermède drone ambient ronflant, digne d’un film de SF, ou encore A still earth, morceau à la limite d’un black métal électronique, on pense à du Sunn O))).

Ils termineront sur Fight Physiology qui sera étiré à son extrême jusqu’à un final techno pour clôturer ce 2e rite chamanique, pour notre plaisir… et notre frustration car le set nous aura paru court. J’ai écouté par la suite leurs autres productions et il semble que ce live reprenne uniquement le dernier album. Mais ce n’est peut-être qu’une impression car le temps défile vite quand on est en suspension.

Petite critique personnelle, j’aurais apprécié soit des images en fond, soit une ambiance plus gloomy (et tant pis pour les photos), les éclairages se montrant peu convaincants.

SOCIETY OF SILENCE / PAS VUS PAS PRIS

Je pensais les avoir ratés, mais en fait, ils étaient programmés en dernier plutôt qu’en toute première partie, “relégués” au comptoir DJ sur le côté plutôt que sur la scène (ce qui ne met pas vraiment non plus en valeur). Et c’est dommage, car après les deux lives précédents pour lesquels la majorité est venue, il n’est plus resté grand monde pour profiter de leur techno pourtant bien de qualité. Et j’avoue comme les autres, je suis parti rapidement. Faut dire que ce lieu n’a pas ma préférence pour les concerts : trop typé (petit) club, avec sa salle basse de plafond (mais aux chouettes néons), son long bar trop près de la scène (bavardages et bousculades assurés), ses couloirs, son fumoir, ses toilettes, l’impossibilité de sortir prendre l’air, et la Bud à 5€ le demi, bref un club parisien quoi. Prompte aux rencontres alcoolisées des fièvres du samedi soir, cette salle a quelque chose d’incongru pour des concerts rock, l’assemblage ne s’est pas fait dans ma tête en tout cas, mais ce n’est qu’un avis personnel (quoique partagé par d’autres), et la soirée fut tout de même intéressante, à défaut d’être exceptionnelle.

Texte et photos © Alexis Cangy

MOFO #15, un samedi en O troubles…

 

Pour être honnête, je n‘étais pas sûr de voir le grand requin blanc pointer le bout de son aileron – c’est la mascotte du festival – cette année. La faute à une menace de fermeture (suite à une fin de bail dont le renouvellement semblait tendu) qui pendait au nez du lieu depuis 2017. Le lieu, parlons-en, il s’agit de Mains d’Oeuvres, lieu de vie culturel pluridisciplinaire cher aux Odoniens (résidents de Saint-Ouen, ça ne s’invente pas), à la fois résidence pour artistes, studios de répétition, école de musique, théâtre, danse, salle de spectacle, cantine, lieu de formations aux arts visuels et j’en passe. Le public ayant manifesté son total soutien, et les échanges avec les collectivités locales ayant repris sur des bases constructives, l’épée  de Damoclès semble avoir regagné son fourreau pour un temps, ou pour longtemps souhaitons-le.

MOFO, PUTAIN 15 ANS !
Initié par Herman Dune, le MOFO (chacun interprétera l’acronyme à son goût) convoque tout ce que la scène indé ascendant expérimentale internationale peut proposer, du folk à l’électro, en passant par le rock, l’ambient, et tout autre style et sous-style chatouillant les oreilles des plus chafouins mélomanes d’entre nous.
Défrichant donc depuis 15 ans, le festival ayant connu quelques moments d’absence depuis 2001, date de création de Mains d’Oeuvres, il a vu défiler des pointures plus ou moins connues (Rebotini, Grand Blanc, Zombie Zombie, Shannon Wright, Bonnie Prince Billy) tout comme des artistes plus “confidentiels” (= public réduit mais fidèle) ou “pointus” (= quand on n’est pas trop sûr de comprendre de quoi il s’agit), citons par exemple Tamara Goukassova, Teknomom, Duchess Says, Orval Carlos Sibelius, et bien d’autres que je vous invite à découvrir.
En 2019, faute de renaître de ses cendres vu que la maison n’a pas brûlé, les organisateurs ont décidé de brouiller un peu plus les pistes en faisant plonger leur programmation dans les profondeurs (abyssales ?) des musiques actuelles. Tel un marin d’eaux troubles, c’est avec curiosité et enthousiasme que j’ai plongé en apnée dans un océan électrique ce soir-là, naviguant entre la salle de concert à tendance rock MO, le hall plus électro expérimental FO, l’Aquarium pour faire une pause festive, et l’incontournable fumoir, parce qu’on ne se refait pas…

MARIA VIOLENZA, VENI VIDI VICI
Découverte il y a peu, j’avais hâte de la voir sur scène jouer ses airs désenchantés et rugueux. Venue présenter son 1er LP Scirocco, rangers et looper aux pieds, Maria (Cristina de son vrai prénom) échantillonne là son tom basse,  ici sa guitare type SG, joue de son orgue détraqué sur des séquences de boîte à rythme minimalistes à souhait. 

Entre phrasé incantatoire un brin gouailleur et chant fantomatique (en français, anglais, italien et dialecte sicilien, elle est originaire de Palerme), elle envoûte avec force et humilité un public conquis par sa pop synthpunk déviante aux relents gothiques, comme jouée par une famille Addams de lendemain de fête avec une Mercredi Sicilienne furax et désabusée au micro.

Et le corps de balancer autant que le coeur chavire (restons encore un peu dans le champ lexical aquatique). Pari réussi pour cette première messe, “je suis venue, j’ai vu, j’ai vaincu”, il y a un petit goût de ça en effet.

Bon pas le temps de traîner, chaque live s’enchaînant d’une salle à l’autre, se chevauchant même, le rythme est soutenu mais je dois maintenir le cap, car le voyage m’emmène maintenant un peu plus loin encore, en moyen-orient…

JERUSALEM IN MY HEART, ARABESQUES MODULAIRES A LUNETTES
Radwan Ghazi Moumneh est libano-canadien et cela s’entend dans sa musique qui conjugue tradition et expérimentations synthétiques depuis 2005, sur fond d’images elles aussi expérimentales, tout autant qu’évocatrices de ce mélange culturel.

“Rencontré” sur vinyle lors d’une sortie en collaboration avec Suuns en 2015, l’artiste m’avait impressionné. C’est encore le cas ici, l’envoûtement commence dès le premier morceau/mouvement de ce live qui reprend entre autres la deuxième partie de son dernier album sorti en octobre dernier Daqa’iq Tudaiq.
En guise d’introduction, le chant solo déploie de longues arabesques dans un micro en or (et non d’argent haha) qui nous aide à traverser la Méditerranée, pour nous plonger ensuite dans une ambiance expérimentale distordue, me rappelant les phases les plus extrêmes d’un Velvet Underground perdu dans le désert. Car la première forme d’expression de JIMH, son ADN, c’est bien l’expérimentation, qu’il parvient à allier avec inventivité à la musique traditionnelle.

J’en veux pour preuve sa façon nerveuse de jouer de son buzuki saturé, d’utiliser une pédale d’expression branchée en CV IN sur le pitch de son synthé modulaire pour en jouer comme d’un instrument traditionnel (note : idée de génie à essayer plus tard), ou encore juste créer des décrochages saturés en couvrant son micro de la main et des drones de voix sépulcrales.
Cette alternance de sons rêches, boucles analogiques, glitches impromptus et mélopées moyen-orientales rendent sa musique doublement organique et enivrante, un vrai festin sensoriel puisqu’en plus appuyé par de chouettes images en 16mm qui défilent ou déraillent derrière lui qui s’efface derrière ses lunettes de soleil.

La prochaine destination devait être Strasbourg, qui nous ont finalement fait le coup de l’Arlésienne en annulant leur venue.

DELACAVE, BON CRU
A défaut d’eaux troubles, nous reviendrons donc en terrain vague écouter le son des caves. Le duo synthpunk cold et gloomy, composé de Lilly Pourrie Chansard à la basse 2 cordes sévèrement burnée et de Seb Normal aux machines abrasives, est venu de son Alsace-Lorraine natale pour remplacer au pied levé le combo Strasbourg cité plus haut, qui lui est originaire de Bordeaux (si vous ne comprenez plus rien, ce n’est pas grave, buvez un verre de Gewürtz à ma santé).

Comme la plupart des membres de la Grande Triple Alliance Internationale de l’Est (entre autres Noir Boy George, Scorpion Violente, Maria Violenza – tiens tiens – …), Delacave ne fait pas dans la dentelle, mais plutôt dans le frontal qui rend pâle, l’abrupt qui pénètre froidement le poitrail, tout en convoyant une chaleur inattendue. Si la voix de Lilly fait penser parfois à Siouxsie ou Mona Soyoc, elle est moins exubérante mais tout aussi habitée. Leur musique quant à elle est lourde et pénétrante, droite et personnelle, sans concession. Leur set terminé, on se dit que ce cru présente une belle robe sombre et robuste, rêche comme le tanin, et reste plutôt longtemps en bouche, tout en développant des arômes plus légers et complexes qu’il n’en a l’air de prime abord. Bref, c’est un bon cru.

Allez hop, une petite bière rafraîchissante et je file voir Société Etrange, qui ne me l’aura pas paru tant que ça, étrange. Trio batterie, basse, machines, on est plutôt sur du néo krautrock dronesque et tribal, ça sent le Kluster à plein nez, avec un peu de Neu! dedans. Ce n’est pas pour me déplaire mais peut-être encore trop électrisé par l’expérience précédente je préfère aller flairer ce qui se trame à l’Aquarium. C’est à peu près le seul endroit où l’on peut s’asseoir et le bar n’est pas loin. En mode boumette électro, ici se relaieront Saint Antonin Noble Val aux platines, Capelo en live et en B2B Samuel Falafel (un type à croquer, il paraît ;)) vs Malfaire, que je n’aurai vus qu’en coup de vent.

CHOCOLAT BILLY, CLUB MED GYM
Je ne connaissais pas du tout mais une amie de confiance m’a fait comprendre que j’allais prendre ma petite claque. Donc déjà petit conseil : venir avec sa serviette en éponge parce que c’est très très sport, d’autant que la salle de concert chauffe rapidement. Et voici donc des bordelais tout choco qui entament un set qui s’avérera épique, un vrai défouloir. Leur musique, à la croisée du krautrock, du mathrock (sans les motifs math), de l’indie, de la pop expérimentale avec une teinte zouk ou allant parfois vers un post-punk plus sombre, est hautement vitaminée et incite à la danse hystérique, voire à la transe démesurée.

Il faut dire que Ian Saboya (guitare, chant, percu) a tôt fait d’emballer son monde, se contorsionnant dans tous les sens, un vrai chamane du rif de guitare ensorcelée au delay analo. Lui il a avait prévu, il est venu en short et finira torse nu tellement il se dépense sans compter. Et à franchement parler on aurait bien tous fait comme lui. Le quatuor nous proposera même une séance de gym menée avec souplesse et fermeté par Armelle Magermans Marcadé (claviers).

Puis comme si on n’en avait pas eu assez, le groupe change de configuration en installant des toms, caisse claire et cymbales au sol, sur lesquels joueront Ian et Mehdi Beneitez (à la basse normalement), le batteur Jo Burgun s’occupant de la basse. Le dernier tiers du live va prendre des allures telluriques, commençant par une rythmique des plus festives nous enjoignant à sauter partout pour évoluer vers un drone inversement plus sombre et des éclats de voix se perdant dans des échos ténébreux, pour renouer enfin avec un beat uptempo se rapprochant d’une techno crépusculaire, histoire de bien finir de nous faire éliminer toutes les toxines de la semaine.

[Petit aparté technique concernant la salle de concert : un problème de subs réglés trop fort ou d’isolation de la scène par rapport à ces subs ont régulièrement fait sortir les alims des multiprises et se débrancher les pédales, ce qui a causé l’agacement et l’incompréhension des artistes comme du public. Personnellement je n’avais jamais vu ça et ça a parfois vraiment gâché les lives, à corriger pour la prochaine.]

C’est tout en sueur, un peu hagard mais heureux que je quitte la salle pour aller chercher une bière bien méritée et rejoindre le fumoir d’où j’écoute le dernier set de la soirée, par les vétérans de l’IDM, Dopplereffekt. J’ai eu du mal à me plonger dans l’electronica nébuleuse et ciselée du duo masqué de Détroit après la dernière décharge électrique chocolatée et n’y ai pas forcément prêté une attention convenable. Là où, de loin, j’ai trouvé ce que j’entendais relativement classique, un fin connaisseur m’a assuré que des “variations subtiles au niveau des fréquences” étaient à l’oeuvre, confirmant encore une fois s’il en était nécessaire leur place d’orfèvres du genre. Soit.

Après une dernière déambulation dans le dédale d’escaliers et de couloirs de ce lieu de près de 4000 m2 au total, j’en suis sorti avec l’avis que ce festival MOFOrmidable s’est montré à la hauteur de sa réputation et de mes attentes. Vivement l’année prochaine !

Texte, photos (voir plus bas) et vidéos © Alexis Cangy

PS : le MO de la fin #poésie93 😉

Maria Violenza

Jerusalem in my heart

Delacave

Chocolat Billy

 

Nouvelle matière à clubber: retour aux basiques indus

On était au concert neo-clubbing de la sensation percussive Nova Materia à La Maroquinerie

*****
Au fond de la cave à cuir suintant, l’atelier musical est des plus intrigants. A gauche, devant un carillon de tubes d’acier, attend un plan de travail de métal noir, auquel sont fixés blocs de pierre et pièce de bois, à droite, les cordes sont à l’horizontal, jouxtant touches d’ivoires, alliages dorés de cymbales et peaux tendues de bongos. Ca fait beaucoup de matière pour deux personnes.

On aurait pu y faire entrer les mandarins de Céleste Boursier-Mougenot et laisser faire, mais les deux tourtereaux qui entrent en scène ont un tout autre esprit, punk et revêche. It Comes, leur album à sensation froide paru en septembre dernier chez Crammed Discs, se joue enfin en live, quelques jours à peine après leur révélation aux Trans.


[Follow You All The Way /extraits]

Nova Materia a le désir de faire sonner le brut, grattant, frappant, martellant leur matériel peu ordinaire. En résulte une transe indocile qui redéfinit le clubbing indus par les basiques, une musique primitive de celles qui libèrent, et ce pour deux publics distincts : une moitié de fosse chilienne très chaleureuse, qui jappe sans cesse et s’évertue à copier les vocales de leur compatriote Eduardo Henriquez, l’autre moitié, plus parisienne, qui préfère s’exprimer uniquement par le corps, osant de grands mouvements libres et artistiques.

[Cliquez sur les photos d’Alexis Cangy pour les agrandir]

Le duo issu de l’ancien groupe post-punk Pánico fait monter le rythme tranquillement à coups de ting, scratch, clang, clac, brrrr, zzzzzt. Leurs deux faciès de caractère ne se lâchent pas du regard, construisant ensemble une conversation question-réponse, autant dans les tintements que par prises de parole, celles-ci parfois scandées en expressions mystérieuses. Leur musique a beau sembler froide et menaçante, la fosse se ressent comme brûlante, entre fête sombre et désinhibition, réceptacle des vibrations de la lourde boîte à rythme, des boucles de l’Electro Harmonix,  et des étincelles sonores que lance ce tandem extraordinaire.


[Nov Power]

Sur Follow You All The Way, les murmures de la française se rapprochent de ceux de Kazu Makino chez Blonde Redhead, avant qu’un rythme disco ne prenne possession vaudou de votre corps, et que les sonorités s’allègent avec tintements plus joyeux. 

Alors que nos corps tressautent sur ce tintamarre, le visuel expérimental n’est pas loin d’être hypnotique. On aime lorsque Caroline Chaspoul frotte en cercle sa pierre rugueuse. Quant au carillon géant, il semble répercuter son propre écho à l’envi. Certaines sonorités se révèlent complexes, vibrant comme une courbe à l’intérieur des métaux après choc, on s’étonne également de la multitude de procédés existants pour varier les ondes sur une simple feuille de tôle. Le concept néo-indus vous ambiance et au vu des applaudissements entre chaque morceau, le public est unanimement conquis par le Nov Power.

L’ultime titre dansant Kora Kora invite tout le public à frétiller. L’harmonie bruitiste est telle, que le bruit sourd d’un micro tombé malencontreusement (par faute de vibrations) fait corps avec la série de percussions du morceau sans déranger aucunement la performance. Le tapage nocturne passe de minéral à électronique; et si Blixa Bargeld cantonnait ses expérimentations à un auditoire connoisseur, Nova Materia démocratise aujourd’hui le vacarme percussif en techno à réverbe ravissante.
Du krautrock à la warehouse, nouvelle matière à clubber.


[Extrait de Speak in Tongues pour le teaser]

Je vous laisse, vais acheter un carillon pour ma maison.

Julie Lesage – 

 

Gonzaï Night : Allo l’éther ?

Pour sa première de l’année, Gonzaï nous a emmenés d’emblée en vacances d’hiver avec sa thématique cosmo-alpestre, entre godilles, schuss et ascensions vertigineuses, façon hors piste…

Hyperculte : hyperbien !

Il est des groupes dont on attend beaucoup en live tant leur musique semble taillée pour la scène et tellement rares les chances de les voir passer nous obligent à rester vigilants pour ne pas les rater. On espérait vaguement voir le duo helvète débouler à poils, autrement dit en fourrures intégrales, comme sur la pochette de leur LP survitaminé écouté presque en boucle ces derniers temps. Si la déception est mince de les voir accoutrés comme tout le monde, le plaisir de les écouter est grand.
Formation minimale s’il en est, Vincent  Bertholet à la Contrebasse + effets et Simone Aubert à la batterie kraut chauffent la Maro à l’aise pendant une petite heure en enfilant les perles de leur opus. Sur fond d’ambiances dronesques et noise, les deux acolytes balancent leurs textes espiègles, poétiques ou prophétiques (“Choléra”), nous invitant tantôt à une révolte festive, tantôt à une fin du monde hallucinée (“j’ai envie d’y foutre le feu”), ou encore à l’aube désinvolte d’une nouvelle ère, au choix. La batterie martèle ses rythmiques post-punk-mötörik (“Ca galope ça galope ça galope…”) non dénuées d’une certaine finesse (triplettes enlevées sur le charley), tandis que l’imposante contrebasse cale ses lignes pour se répéter à l’envi et nous mener vers la transe, c’est trippant.
Cette musique a quelque chose d’évident, de fluide et de sincère, le côté répétitif se faisant bousculer par les textes tirées au couteaux, aiguisant d’autant nos sens.
“Je n’veux pas me résigner” – nous non plus. A hyper-bientôt alors…

Turzi Electronique Experience : voyage voyage…

Baignant dans les expérimentations synthétiques depuis un bon moment, un certain nombre d’EP, remixes et LP au compteur, le versaillais est venu rendre hommage à la tête d’affiche, en toute humilité. Voyons donc ce que propose ladite expérience.
Ténébreux en veste militaire de l’ère communiste, Turzi s’installe négligemment mais consciencieusement au centre de son cockpit instrumental. Guitare en bandoulière, notre capitaine d’un soir déploie une longue nappe sonore visant à nous faire quitter la pesanteur terrestre : attention décollage.
Une fois sorti de la stratosphère, notre course aux étoiles prend rapidement sa vitesse de croisière avec une électro analogique et modulaire, qui n’est pas sans rappeler la kosmische musik germanique et la frange française de ces sonorités spatiales (R. Pinhas/Heldon ou les dernières compilations Cosmic Machine notamment).
Après avoir barroudé un petit moment dans ce mode un peu convenu, on rencontre une zone de turbulence, la Tr-808 martiale nous chahute et la reverbe touffue nous rappelle paradoxalement la menace du vide intersidéral.
Aux commandes de sa console, Turzi tient bon et reprend le cap. Notre voyage galactique reprend son cours et l’on se sent installé durablement dans un long morceau voué à s’étirer dans le temps tout en tentant d’abolir celui-ci. Il n’y aura aucune interruption. Et pour cause, de son propre aveu, il s’agit d’une totale improvisation (d’où les gestes et enchaînements parfois un peu hésitants).
Puis très vite on se retrouve à frôler un trou noir ou un trou de ver, on ne sait pas encore, le suspens est total, un synthé grave et rugueux renforçant l’impression de plongée dans l’inconnue. Notre guide fonce alors tête baissée pour le traverser, c’est une fuite en avant en mode techno sombre et organique, comme un tesseract réduit à  sa plus simple dimension, ouvrant néanmoins la voie à de nombreux possibles…
Ouf, on en sort toutefois indemne, on aperçoit la lumière au bout du tunnel. La dernière tirade synthétique commence comme un générique de fin de film SF 80’s de série B, puis le son s’étoffe, toutes machines et guitare dehors pour un final incandescent. On arrive à destination de cette longue quête intergalactique… mais où exactement, nul ne le sait, le passage spatio-temporel est resté ouvert…

Alpes, vers l’infini et l’au-delàààà…

C’est d’abord l’histoire d’une rencontre, celle d’un musicien-inventeur, Patrice Moullet, et de sa muse, Catherine Ribeiro, grande brune poétesse et chanteuse engagée. Les deux amants-artistes seront à l’origine d’un free rock expérimental prog psyché à textes qui aura discrètement marqué toute une génération d’esprits libres et libertaires. Pour l’histoire complète, voir l’article détaillé qui leur a été consacré par Gonzaï. Quoiqu’il en soit, finalement Catherine tombe à l’eau (façon de parler), qui reste-t-il sur le bateau ? Patrice L’homme-machines. En effet, créateur des “Omni” (Objets musicaux non identifiés), ce dernier poursuit le projet seul, et s’illustre dans différents domaines, installations sonores, projets d’aide aux handicapés plus récemment, etc. Mais revenons à nos moullets… euh à nos moutons.
C’est un autre périple auquel nous convie donc Alpes ce soir, avec ses machines bizarroïdes qui nous intriguent depuis le début installées en fond de scène, et ses deux acolytes du moment (Odile Heimburger, soprane et violoniste, et Alice Pennacchioni, pianiste de formation, qui sera ici  aux commandes du Percuphone). Coiffé de son bonnet, le monsieur tire les cordes de son Stretch pour nous plonger dans une tempête solaire, tel un dieu tisserand (tyran ?), ouvrier manipulant son outil avec application, artisan d’un outre-monde sonore. On se sent par moments comme dans la Horde du contrevent de Damasio.

Au morceau suivant, nous découvrons le Percuphone, sorte de hang/multipad en forme de soucoupe multicolore. Mêlant samples synthétiques, d’instruments classiques ou acoustiques, ou courts échantillons, violon et chant live, les deux jeunes femmes se répondent et virevoltent, façonnant ainsi progressivement un langage littéralement inouï.
Les tableaux alterneront ainsi tout au long de la soirée, le monsieur maniant son soleil d’argent pour produire des drones tantôt méditatifs tantôt techno-furax, ou encore jouant d’une sorte de « trancheuse à jambon » (désolé pour l’analogie) qui s’avère être un clavier avec seulement quelques touches ; ces dames célébrant sans vergogne des rites païens exotiques et protéiformes.


Improvisation ou non, certaines pièces sont un peu hermétiques il faut l’avouer, pas loin d’une avant-garde oecuménique et utopique, à la fois contemporaine, à la fois organique et foisonnante, voire anarchique. 
Plutôt que les Alpes, nous nous retrouvons donc à grimper l’Himalaya ou l’Everest, tellement les influences se devinent provenir de partout dans le monde et au-delà, étant donné l’esperanto musical proposé. Et comme il se doit l’ascension est tout à la fois galvanisante et éprouvante. A la sortie, on aura besoin de reprendre son souffle.

Ce soir-là, à n’en pas douter, nous avons gravi des sommets, souvent jusqu’aux étoiles. Et même si nous n’avons pas tout apprécié (à sa juste valeur s’entend, tant l’atmosphère était riche et saturée pour nos oreilles peu acoutumées aux contrées visitées), une chose est sûre, ces cîmes-là n’étaient pas de ce monde et nous ont fait nous sentir bien petits…
Merci Gonzaï pour cette première ascension sans concession.

– Alexis Cangy –

[Photos : Alexis Cangy]