electronique

Etienne Jaumet paie son été indien avec 8 Regards Obliques

 

26 octobre, l’automne arrive par le nord, 10° et pluies (enfin) annoncées. On pensait que l’été indien n’allait jamais se terminer. Étienne Jaumet joue pourtant les prolongations avec son nouvel LP 8 regards obliques, chaleureux et lumineux, idéal pour chiller et faire la nique à Halloween.

CV ET LETTRE DE MODULATION
Ex-Married Monk, pierre angulaire du trio Zombie Zombie, amoureux de machines analo et saxophoniste de formation, ce digne représentant du label Versatile sort un 3e album surprenant. S’il est coutumier des “hommages” à travers différentes interventions deci-delà, à La Philharmonie ou la Gaîté Lyrique, cette fois Jaumet se prend au jeu de revisiter ses hymnes jazz favoris, tout à sa façon, c’est-à-dire de manière libre, inspirée et décomplexée. Cependant cette fois-ci, il est moins question de rendre un hommage respectueux et relativement ressemblant que de se laisser porter par son propre ressenti et en incorporer les souvenirs évanescents ou tenaces dans son propre paradigme musical.

TO BE _ JAZZ _ OR NOT TO BE
Personnellement, j’hésite très franchement à classer cet opus parmi la vague néo-jazz comme le laisse entendre le communiqué de presse. A l’énoncé de cet exercice de style, je me suis forcément demandé si je ne devrais pas écouter les versions originales en parallèle. Et puis non, ceci pour trois raisons : 1) il y a rarement une version “originale” en jazz comme on l’entend dans les autres styles de musique moderne enregistrée ; 2) ce serait tomber bêtement dans une espèce de comparatif bancal et inapproprié ; 3) cela me gâcherait le plaisir de l’écoute neuve et 4) Ok ça fait pas trois, ça me foutrait tout à fait en retard pour rendre ce papier. Et grand bien m’en a fait, ce qui me conforte dans ma 1re idée : il s’agit plus d’un LP électronique que néo jazz, tant il invite à la joie de festoyer en dansant sur des rythmes hautement addictifs et des basses qui font boum à chaque note, avec certes le supplément d’âme du sax.

« JAUMET » SANS MES SYNTHES
On retrouve évidemment toute la rondeur des ondes en dent de scie filtrée, avec parfois ces variations acides (Caravan est une merveille du genre) chères à Jaumet et héritées de la kosmische musik teutonne, tandis que la TR 808 mènent la danse avec une frénésie (Shh peaceful) ou avec une nonchalance (Nuclear war, yeah) sans égales.
Bref, tous les ingrédients de la musique qu’il produit soit en solo, soit avec ses Zombie Zombie sont là sous-tendus par deux principes forts : minimalisme et générosité.
On profite aussi “à plein” de ses talents de saxophoniste, car ici le cuivre est présent dans tous les tracks et prend toute son ampleur, par moments complètement free – autre mot pour expérimental en jazz (Theme from a symphony), le plus souvent simplement chantant, vivace ou chatoyant avec ses volutes introspectives (n’est-ce pas le propre du saxophone de sonder l’âme ?).

LE DON D’OBLIQUITE
En bon fan de Lamonte Young, père du drone (note tenue très longtemps pour favoriser la transe), Jaumet nous emmène souvent dans les contrées des musiques méditatives d’origine indienne. La plupart des morceaux fleurent bon les voyages cosmiques chers à Sun Ra et son Arkestra tout autant que spirituels ou mystiques, comme l’indique son dernier titre (le seul qui ne soit pas une “reprise”). Le tout est réalisé avec une économie de moyens (une boîte à rythme, un ou deux synthés) pouvant seule faire jaillir une telle fraîcheur et une telle énergie communicative. La production confiée à I:Cube (demi-dieu, au sein du label, à mon sens) est également du meilleur effet : sans surcharge, sobre et juste.

Cet album, plus qu’un hommage, est une fête ! Célébrant rien moins que la musique et sa vocation transcendentale donc hautement libératrice, en convoquant sonorités électroniques, mantras méditatifs et évidemment le jazz et sa folie virevoltante, Étienne Jaumet nous partage sa vision, désespérément indispensable en ces temps plus que troubles, en 2 mots : hédonisme cosmique.
Soit, que la fête continue !

– Alexis Cangy –

8 regards obliques d’Etienne Jaumet, paru chez Versatile

En live le 27 novembre au New Morning


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8 Regards Obliques

MYRIAD, le Big Bang vu par Oneohtrix Point Never

 

Il y a environ 10 ans débarquait sur terre un nouvel OMNI – Objet Musical Non Identifié – de type mutant sous le nom de Oneohtrix Point Never. Derrière ce pseudo déformant la fréquence d’une radio américaine (106.7 – One O Six dot Seven, pour les non anglophones), se cache Daniel Lopatin. Installé à Brooklyn,  le jeune homme, originaire du Masstachussets, a depuis fait un sacré bout de chemin, tournant avec Nine Inch Nails et Soundgarden, collaborant avec David Byrne, ou encore James Blake et Anhoni pour son dernier album Age Of, dont il est question ici. Oh, et l’année dernière, Cannes le récompensait pour la bande son de Good Time des frères Safdie, rien que ça…

OCTOPUSSY’S GARDEN
Entre ambient éthérée, destructurations électroniques intempestives et raffinées, et samples en tous genres ponctués de blast à la limite du dubstep ou de l’indus la plus noise, Lopatin semble, en bon boulimique aux influences tentaculaires, vouloir avaler tout ce que la musique a pu produire jusqu’ici… Pour ensuite le digérer (ou pas) et le recracher en un magma, parfois un vomi, de sonorités éparses, protéiformes, tantôt suspendues, tantôt hyper abrasives, ce qui fait à la fois son talent, à la fois son inintelligibilité par moment.

En digne rejeton des musiques de jeux vidéos old school, de John Carpenter, Aphex Twin ou de l’univers de David Lynch, Oneohtrix Point Never est le petit génie des années 2010 que l’on attendait comme le messie, ouvrant une faille spatio-temporelle vers les musiques du futur en mode OuMiPo (Ouvroir de Musiques Potentielles). Voilà pour les présentations.

M.Y.R.I.A.D. DE SONS ET D’IMAGES
Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici. Comme évoqué plus haut, ce projet englobant le dernier album Age Of, qui s’en trouve être une BO en fait, inspiré de 2001 l’Odyssée de l’espace repensé à l’envers, revisite en un ensemble de morceaux relativement cohérents tous les univers explorés auparavant par l’artiste et peut-être plus encore. D’ailleurs ce serait également l’acronyme pour My Record = Internet Addiction Disorder. Et pourtant, cette oeuvre totale, ancrée dans l’art contemporain (vidéo + musique et même odorama quand elle a été présentée à New York) se trouve être aussi la plus accessible de toutes ses sorties, synthèse à la fois riche, subtile, ciselée, et dérangée, de la quête menée par ce prodige. Voilà pour le projet dans son ensemble.

104 A LA MAISON
Siège nord parisien des arts contemporains, c’est le 104 dans le quartier Crimée / Riquet qui fut choisi pour présenter ce projet live pour la première fois en France, dans le cadre du festival Red Bull Music Paris. Le public est en accord avec l’esprit du lieu, “arty” en majorité, et la salle de la nef comble, attendant patiemment de savoir à quoi vont servir les formes jaunes étranges suspendues au-dessus de la fosse. Petit détail qui ne met pas forcément à l’aise : nous serons donc tous assis.

Soit, profitons-en pour découvrir la scénographie un peu particulière et hi-tech mise en oeuvre : des iPads et laptops à chaque “poste de travail” si j’ose dire. Ca pourrait être un peu froid mais heureusement une batterie acoustique avec capteurs, quelques claviers de commande, et un  NordLead Stage (rouge donc), égayent un peu le tout. En fond de scène, des formes découpées feront office de surfaces de projection, à la placed’un écran conventionnel, chouette, ça change.

SMALL vs BIG BANG
En intro on retrouve tout de suite la patte de Lopatin, soit un drone noise qui vrombit crescendo… mais va rapidement faire place à une mélopée de sons d’orgues. Sont alors projetées collages photos, dessins bruitistes et formes numériques 2D ou 3D, de toutes sortes, mais pas franchement gais.

Le clavecin, que l’on retrouvera régulièrement à l’honneur et joué avec brio par la jeune femme sur ma droite, fait alors son entrée pour un morceau “Carpenter friendly” avec une belle montée qui emmène vers des terres plutôt ambient.

Au morceau suivant, le clavecin revient accompagné d’autres instru, pour nous emmener sur les terres de Morricone, en mode électro dark. Le chant de Lopatin est corrigé par l’auto-tune sans vergogne, mais plutôt parce qu’il ne chante pas juste de son propre aveu, que par effet de style. Du coup ça passe plutôt bien, étant donnés les moments où il intervient, c’est-à-dire en général sur de jolies ballades assez inspirées, quoiqu’un peu standardisées, dans la mouvance d’une électro pop un peu trop entendue.

UN MOMENT A LA FOIS SAGE ET SAUVAGE
Il n’en reste pas moins que les compositions sont brillantes et le spectacle de qualité. On se retrouve souvent sur le fil, entre musique de film, ballade électro, new jazz, musique concrète v3.0 et symphonie expérimentale convoquant tous les instruments et sonorités (réelles ou synthétisées) de la planète. Les images sont à l’avenant, tantôt contemplatives, tantôt angoissantes, futuristes ou non, quelques squelettes  et masques à gaz en 3D animée version Windows 95 viendront danser. Evidemment quelques chiquenaudes bien abrasives viennent nous remettre le cerveau en place tout en nous retournant le thorax, histoire de rester vigilant en morflant un peu.

Mention spéciale au batteur dont le jeu entre jazz, pop et contemporain/expérimental était bluffant, ainsi que la  qualité de jeu de la claviériste.

J’ai été moins enchanté : 1) d’être assis comme un vieux, 2) par les secondes voix auto-tunées de son comparse bidouilleur, 3) les sortes de choeurs d’enfants synthétiques sur une musique quasi oecuménique qui m’ont fait me demander si son prochain projet ne serait pas la BO d’un nouveau Roi Lion…

Globalement, si l’on retrouve les origines bruitistes ultra angoissantes de Oneohtrix Point Never, on a surtout droit à de beaux moments de grâce suspendue par un artiste sensible qui expose ses questionnements certes tourmentés mais maîtrisés, dépouillés d’un certain affect pour en faire émerger une forme de beauté étrange et absolue, à la façon d’un pot pourri.

Texte et vidéos A. Cangy
Photos © Sarah Bastin