La Cigale

Sophie Hunger – La perfection en toute modestie

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Pour filer l’évidente métaphore qui se propose même aux modestes germanistes, Sophie Hunger a très faim sur ce Molecules Tour et avait décidé de manger toute crue cette salle de La Cigale dont le public était tout à fait prêt à se laisser dévorer. Aidée de 3 multi-instrumentistes stratosphériques, la soirée fut d’une qualité musicale extraordinaire. Et la première partie que Sophie avait choisi était au niveau…

 

Venant tout droit de Montreal, Matt Holubowski, moitié de polonais Québécois, a charmé les oreilles de la petite foule de La Cigale, grossissante au fur et à mesure de son set.

Accompagné d’une violoncelliste choriste (alternant entre son majestueux instrument et un synthé basse) et d’un batteur esthète, le guitariste chanteur a enchaîné 6 titres avec une maestria assez rare pour une première partie.

Hormis un premier titre assez bancal pour cause de balance assez approximative et de basses bien trop envahissantes, la voix de Matt et les arrangements du trio ont mis sur le devant de magnifiques compositions dans un style folk hybride assez jouissif. On remarque Down The Ravel ou The Falling of Pretending, qui offre à Matt l’occasion de joyeusement maltraiter sa guitare folk pour un duo épique avec sa violoncelliste. Par la suite, le jeune homme ne manque pas de faire briller sa voix aérienne et puissante, balancée sur une rythmique plus groovy qui ne dénote pas un seul instant dans le reste du set. Le set (trop court) se clôt avec Beverly Moon, titre inédit sur disque.

Après un entracte qui a fait monter l’envie et l’impatience du public, Sophie Hunger commence son concert parisien de la même façon que débute son septième et dernier album en date, Molecules, par le titre She Makes President. Nappes évanescentes et atmosphères mystérieuses venant happer le public avant de plonger dans les syncopes et les ruptures rythmiques de ce morceau. L’occasion de se rendre compte que la voix d’Émilie Jeanne-Sophie Welti pour l’état civil est une pépite assez peu commune et qui, sur disque, n’est pas triturée par quelque ingénieur du son en excès de zèle; cela nous permet donc de retrouver les mêmes sensations sur scène que sur disque. Impressionnant !

Après l’intro de The Actress, seule au piano et au chant, la pâte musicale de la soirée va progressivement prendre et nous emmener jusqu’à des sommets de grâce et de qualité rarement atteints dans des conditions de relatives petites salles comme La Cigale. Let It Come Down et Shape permettent de se rendre compte de la palette sonore que ce quatuor peut dérouler, notamment avec la première apparition du bugle, instrument ingrat et pas forcément sexy au premier abord. Mais ce qu’Alexis Anerilles arrive à en faire (lui l’homme au nonante-neuf claviers comme le désignera Sophie) est tout bonnement jouissif. Mais les deux autres performers ne sont pas en reste: le batteur, sur ce même titre, passe à la guitare folk et l’autre clavier, Marielle Chatin, saura dans d’autres morceaux nous faire savourer sa pratique du saxophone ou des percussions électroniques.

Avant le cinquième titre de cette soirée, Sophie nous livre ses premiers mots en français, avec cet accent savoureux de la Suissesse originaire de Berne qu’elle est. Elle évoque notamment ses cinq soirées passées sur la scène de La Boule Noire (de l’autre côté du mur à cour de La Cigale, les deux salles étant mitoyennes dans le boulevard de Rochechouart) il y a maintenant 10 ans; 5 nuits de folie à ses dires… Et elle remercie le public d’être encore et toujours là pour l’écouter aujourd’hui… Mais comment pourrait-on l’ignorer ? S’ensuit alors une avalanche sonore marquée de guitares électriques et d’une rythmique electro pop speed parfaitement calibrées pour un revival 80s: c’est Love Is Not The Answer, issue de Supermoon, son précédent album sorti en 2015. Dissonances et matières sonores amples et denses forment le coeur de ce morceau qui emmène le spectateur progressivement jusqu’à un crescendo très puissant et majestueux. Miss Hunger nous fait même l’honneur d’un solo de guitare noisy, lorgnant sur l’expérimental où l’on ne peut s’empêcher de songer à certaines des meilleurs divagations d’un Thurston Moore qui se serait perdu en « Electronie ».

La douceur et la grâce (à nouveau) de A Protest Song, où le bugle et le saxophone se calent sur la guitare et la voix de la grande prêtresse du soir apportent un touchant contrepoint au maelström que nous venons de vivre. Faisant fi de ses « nonante-neuf » claviers ou de son bugle, Alexis se mue alors en bassiste sensible et groovy à la fois comme les ruptures de ce titre le suggèrent subtilement. C’est encore un morceau issu de ce dernier album, Tricks, qui reprend la folie sonore là où Love Is Not The Answer l’avait laissée. Le quatuor vocal pour le coup prend toute son ampleur dans le break avant un crescendo final complètement dément tout en étant évidemment maîtrisé dans les moindres détails. A saluer également au passage la merveilleuse performance de son ingénieur du son Grégoire Paquier et de la créatrice des effets visuels, Marine Roux. La mise en sons et en lumières est clairement au niveau de la prestation musicale du soir.

Avec There is Still Pain Left, le « My Love, My Love » initial est remplacé pour l’occasion du soir par un « Julio, Julio » adorable, suite à un échange avec un admirateur présent dans la salle. Sophie lui demandant comment il se prénomme, on entend un « Julian » fuser et Sophie en fait donc un « Julio » pour commencer son morceau, une des plus belles compositions issue de Molecules. Clairement venue pour défendre cet album qui la voit explorer des contrées beaucoup plus électroniques que par le passé, on a droit à Coucou, comptine triste amère au refrain en français. Sophie poursuit dans la langue de Molière avec l’incontournable reprise de Noir Désir, Le Vent Nous Portera, qu’elle avait initialement interprété sur son album 83, sorti en 2010 et grâce à laquelle un public plus large avait pu découvrir son univers. C’est d’ailleurs une version hypnotique et pleine de magie sous-jacente que les 4 performers du soir nous proposent.

Après avoir fait saluer et ovationner ses musiciens et son équipe, elle nous délecte de deux de ses compositions chantées en allemand (suisse allemand ? avis aux experts…): Das Neue et Z’lied vor Freiheitsstatue. Encore le versant mélancolique pour évoquer cette statue de la liberté qui se rend compte qu’elle n’est pas libre de… marcher. Le set se clôt sur Hanghanghang laissant tout le monde abasourdi et applaudissant à tout rompre.

Le rappel ne fait pas l’ombre d’un doute et c’est un enchaînement I Opened A Bar suivi de Speech (une reprise d’un morceau de Fisher) qui atomise à nouveau La Cigale. Certainement le morceau le plus explosif du set, elle se ménage alors un instant de répit et de recueillement pour conclure avec Train People et ses délicates polyphonies vocales.

Evidemment, une seule envie: que tout cela ne s’arrête jamais… Merci Sophie !

Crédits Vidéo: Jeff Bosvieux, cyrille9973

Surchauffe General Elektriks

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Et c’est pourtant un poil à reculons que je me suis rendu à la Cigale ce jeudi 12 avril 2018 pour découvrir sur scène General Elektriks, sous forme de quintette. Pourquoi à reculons ? Parce que j’avais parcouru le dernier album, visiblement trop vite, et que je n’avais été que trop peu emballé.

La faute à l’écoute superficielle du gars qui veut écouter trop de choses en même temps ou à un album un poil hermétique ? Je ne sais pas encore mais ce que je sais dorénavant, c’est que General Elektriks est une formation bouillante, explosive, festive, fofolle, précise et violente quand elle est sur scène.

Le groupe live est formé autour du grand manitou Hervé Salters aux claviers et chant (meilleur jumper derrière clavier qu’il m’ait été donné de voir jusqu’ici); du bassiste Jessie Chaton à la coiffure afro et au jeu de scène savoureux, alternant entre statisme absolu et déhanchés diaboliques, provoquant les rires mais aussi les hourra d’un public acquis; du guitariste Eric Starczan, hyper efficace sachant alterner entre rythmiques funky et solos guitarheroesques; et d’un formidable duo de percussionnistes, se relayant selon les titres à la batterie (pour les 2), à la MPC (boîte à rythme de la marque Akaï) pour Jordan Dalrymple ou au vibraphone pour l’écrêté Norbert Touski. Le duo aura d’ailleurs l’occasion de proposer une joute savoureuse entre batterie et MPC dans la partie instrumentale et crescendo d’un des morceaux du set.

[Vidéo de Live to love music Do Riane]

Car ce que je vais retenir de la performance de ce groupe, c’est son aptitude à faire évoluer n’importe quel morceau vers quelque chose de réellement jouissif pour les oreilles et le cerveau ! Même lorsque la base du morceau ne convainc pas forcément (cela m’est arrivé d’être un poil déçu par les lignes de chant ou l’agencement initial), le groupe arrive systématiquement à nous emmener plus loin (et surtout plus fort). Adeptes et grands maîtres du crescendo progressif qui rend une salle folle d’enthousiasme et musiciens hors-pair pouvant partir dans des solos ou des « battles », les cinq fantastiques du soir savent rendre le set intéressant à chaque seconde; on a même envie que les morceaux continuent encore et encore…

La set list semble par ailleurs mûrement et sereinement réfléchie car même lorsqu’un morceau comme You Took your Time, issu du dernier album et assez (trop ?) calme vient refroidir les ardeurs du public, ils enchainent avec une reprise méchamment boostée du Tainted Love de Soft Cell. Qui ne sera d’ailleurs pas la seule reprise du set puisque le premier des deux rappels de la soirée sera clos par le Girls & Boys de Prince.

Des accents disco, du lorgnage vers Of Montreal sur certains titres, des réinterprétations de « vieux » titres hyper efficaces (quelle version de Tu M’Intrigues !) et de nouveaux titres (A Dreamy Disposition ou Amour Uber Alles) qui fonctionnent plutôt mieux que sur l’album que je me dois, encore une fois, de réécouter plus attentivement.

Et surtout, le plus important, comme le dit RV: « Sautez avec nous !! »

Oh putain, que oui !!

– Boris Chapelle –

[Photo Une : Concert antérieur 2016 ©Jérémy Toix]

Let’s Eat Grandma ne laisse pas un public indemne

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Eh bien oui, allons-y, allons manger grand-mère ! Idée saugrenue ne pouvant survenir que lors d’un extrême ennui, et le duo des deux adolescentes britanniques Jenny Hollingworth et Rosa Walton qui se sont produites au festival Les Inrocks nous l’a bien fait comprendre…

[Video du concert intégral ci-dessous]

Elles sont tout d’abord apparues avec la même chevelure digne de Rapunzel par dessus le visage, ou telles deux cousins Machin de la famille Adams, après quelques secondes de jeux de mains nous rappelant les comptines de notre enfance, pour introduire Deep Six Textbook. Le premier titre de leur album I, Gemini nous plonge direct dans l’héritage de Cocorosie et Björk , sur les contes de Grimm version glauque.

Le plus touchant dans le live de Let’s Eat Grandma, c’est de voir la complicité des deux soeurs de musique, notamment par leur façon de se relayer sur les mêmes touches d’un synthé pour permettre à l’autre d’esquisser quelques pas de danse à son tour ou d’attraper un autre instrument. Leurs chants se répondent et se font constamment échos.

Avec elles, une mélancolie forte embrume la Cigale, et on ne peut s’empêcher de penser au lien fort qui unissait les Virgin Suicides qui trouvaient le temps si long, enfermées dans leur maison. Morbide, n’est-ce pas ? C’est tout à fait l’ambiance. Il suffit de croiser leur regard vide insistant pour ne pas se sentir très à l’aise, ou pris d’une compassion effrayante et indescriptible. La paire se joue ainsi de l’image convenue de petites filles présentables. En effet, le seul sourire que l’on distinguera sera dû à un incident technique qui nous plongera plusieurs minutes dans le silence. Toute cette mise en scène est bien sûre entendue, car LEG aime la dérision et trouve le freaky funny.

La monotonie est traduite par des notes extrêmement longues et répétitives type funérailles aux claviers, et les filles y ajoutent de petites touches échappatoires produites par une guitare électrique, un saxo, un xylophone, un yukulélé…et même une flûte à bec ! Le tout compose des titres prenant leur temps avec de longues introductions avant une prise de parole enfantine. On dirait des mélodies de conte de fées où s’intriquent au fur et à mesure le chaos et l’étrange.  Le funeste et l’innocence s’y marient pour enfanter l’insolence de ce duo qui veut vraiment nous inquiéter, chaque morceau s’enrichit d’une connotation expérimentale. Une lueur apparait tout de même avec Eat Shiitake Mushroom (décidément elles ont faim) où le rythme devient étonnammant dansant, et le parlé s’émancipe brièvement en rap !

Pour en rajouter encore, le jeune duo commence Sleep Song à la guitare allongé derrière les instruments (autant dire que le public croit qu’elles ont disparues), puis Rosa joue seule alors que Jenny se fait littéralement chier, assise par terre, la tête entre les mains, à fixer le public. ( c’est le moment où tu te sens le plus mal a l’aise)

Ce n’est pas seulement un concert déroutant, c’est l’expérience plaisante de la profondeur adolescente toute en reverbe, le retour sur l’idée du mal-être ultra créatif. D’ailleurs leurs voix enfantines associées à leurs expérimentations ne fait qu’intensifier cette sensation d’entrer sur un terrain inconnu et fragile. On n’en ressort pas indemne et la synth-pop, elle, atteint de nouveaux horizons inexplorés.

– Julie Lesage –
[Crédit photos: Lise Olsen, vidéo: Arte concerts]