Scout Niblett à Petit Bain – Full sentimental !

 

Deux jours avant le Black Friday où l’on brade déjà tout avant la grand messe de No Hell, je me disais qu’un Petit Bain d’authenticité serait le bienvenu. Quoi de mieux que de passer une soirée en compagnie d’une figure discrète mais toujours présente, et vivace, d’une scène post-grunge féminine qu’elle est sûrement la seule à représenter, à savoir Scout Niblett.

BEDROOM SINGER ?

J’ai fait la “rencontre” (musicale) d’Emma Louise Niblett en 2005 à la sortie de son Kidnapped by Neptune, avec une belle claque à la clé. Evidemment la recette basique voix + guitare électrique (et non folk) alternant entre sensibilité mélancolique et accès de violence distordue ponctuée d’incursions erratiques et claquantes de la batterie (comme si cette dernière se rappelait au dernier moment d’être là) m’avait retourné les oreilles, le cerveau et bien un peu le coeur, je l’admets volontiers.

Et puis cette petite passion m’est vite passée, comme une rencontre Tinder qui dure juste assez pour palpiter un peu mais pas assez profonde pour s’accorder le temps de s’y installer.

L’annonce du concert ayant rallumé la flamme, je me suis rendu compte que j’avais eu doublement tort d’abandonner si vite. D’une part, parce que j’ai pu redécouvrir sa discographie, et du coup son talent. D’autre part, j’avais peut-être un peu sous-estimé sa capacité à perdurer – même si son dernier album date de 2013, ayant eu la naïveté de la classer au répertoire des bedroom projects éphémères (produits par Steve Albini cela dit).


[Vidéo de RafaLeMistraL Patrick]

SCOUT TOUJOURS !

Car il y a un peu de ça. Ecouter Scout Niblett, c’est un peu comme passer l’après-midi avec sa meilleure pote de lycée qui vous confie ses histoires de pom pom girls et quarterbacks, de déboires sentimentaux en questions existentialistes, et autres introspections, bien souvent teintées d’une ironie clairvoyante. On s’imagine dans sa chambre ou son garage, guitare sur les genoux branchée sur un ampli d’occas’ et la batterie pas loin, jouant le minimalisme des mélodies à fond pour porter son chant et ses textes.


Sauf que Scout a grandi, en bien des sens. Aujourd’hui femme mûre au physique sec, elle se dresse ce soir-là, seule avec sa guitare en bandoulière, crunchy à souhait et son accent américain à trancher une côte de boeuf d’1,2kg (alors qu’elle est originaire de Nottingham). Faut bien avouer : elle “est encore là et tout le monde est cor-da”. 
Et oui car sa voix, elle, n’a pas changé et mettra donc tout le monde d’accord.

Faut dire, le public lui est acquis, à tel point que très peu de gens sont partis se chercher une bière après la 1re partie, tant et si bien que la fosse était à peu près inaccessible, et le reste de la salle comble.

POM POM RIOT GIRL

Avec cette auto-dérision qui fait tout son charme, elle entame la soirée avec ces paroles “Here I am” d’un morceau de type blues-rock désertique. A mesure qu’elle égraine les notes « bendées » et réverbérées de sa belle guitare rouge, l’intimité s’installe. Elle nous enveloppe de ce cocon, cet espace-temps où l’on va pouvoir, semble-t-il, tout se dire, et tout se pardonner, à soi comme aux autres. Sauf que ce cocon n’est pas fait que de ouate, il gratte, démange et se transforme parfois en brasier ou en tempête soutenue par des riffs de guitare répétitifs à la saturation toute Nirvanesque.

Très tôt et souvent, elle serre les dents, illustrant l’intensité éprouvée, l’intégrité des émotions partagées. Et cette voix, encore adolescente, dans le bon sens du terme, entre limpidité naïve et rage contenue, viscérale, finit parfois par exploser, au comble d’une libération sans concession. Chanter c’est donner, reprendre c’est voler. Ici ce soir, Scout donne tout et c’est hypnotisant, touchant, ça fout des frissons jusqu’à l’os.

Ainsi la chanteuse au songwriting impeccable de sensibilité et de lucidité (“Something’s leaking from my future / Back into the here and now / Some call it by a different name / Inner bullshit detector / Yeah”) navigue dans son catalogue avec une cohérence étonnante.

L’un des meilleurs moments aura certainement été l’enchaînement de Pom Poms, qui lui permet de se mettre à la batterie, avec Your Beat Kicks Back Like Death et son leitmotiv “We are all gonna die”, qu’elle fera basculer malicieusement et à la surprise générale sur un We are the World qu’on avait tous presque réussi à oublier. Evidemment on rit, en reprenant les deux phrases alternativement avec elle : on n’est pas bien, là, tous ensemble à se féliciter de tous devoir mourir un jour ?

What can I do nous ramènera à un moment d’une incroyable intensité lorsqu’elle appelle “Baby, baby, I’m coming right for you”, tandis que pour Dinosaur Egg, elle lâchera encore un sourire lorsqu’elle prononcera “My tortured spirit”, comme pour se rire d’elle-même. Coeur et humilité.

[vidéo de Lolo_from_Paris]

Après un dernier clin d’oeil à sa “sweet solitude”, la plus américaine des anglaises terminera sur un morceau au long drone vrombissant, histoire de nous rappeler qu’il n’est pas question de fragilité, mais plutôt de ne rien laisser passer pour convertir les sentiments et les expériences en électricité, en énergie pure, un combustible pour tout brûler, puis tout recommencer.

Texte – Alexis Cangy
Photos © Cédric Oberlin