Rencontre avec Binkbeats, l’artiste le plus impressionnant des Trans

[Photo cover: Gabriel Eisenmeier]

Binkbeats est l’artiste des trans 2015 qui a dégagé en nous le plus de respect.  Frank Wienk est un génie hollandais, un one man band qui touche à tout, mais vraiment à tout, jusqu’aux plus improbables outils ou jouets ! Et c’est avec grand intérêt que nous l’avons rencontré:

Tout d’abord, quel est ton background musical?
J’ai commencé le toy piano, la guitare à une corde, et autres trucs du genre quand j’étais enfant. A environ 9 ans, j’ai pris des leçons de batterie dans une école de musique puis je me suis tourné vers les percussions. Je ne voulais pas particulièrement aller au conservatoire, mais j’en avais besoin. Donc j’y suis entré aux percussions classiques, et c’est à ce moment que tout s’est enchaîné très très vite.

Ton projet a été tout d’abord de faire des reprises de morceaux électroniques complexes de génies, comme Widowlicker d’Aphex Twin ou Lost & Found d’Amon Tobin, et de prouver que ces morceaux peuvent être joués live en analogique. Comment choisis-tu ces morceaux, est-ce une histoire de challenge ?
Ce sont plutôt des morceaux que j’appréciais particulièrement. Le but, comme tu le disais, est de traduire l’électronique en analogique et y apporter une nouvelle lumière. Hier, on m’a demandé si j’allais reprendre des morceaux plus roots mais les roots jouent parfaitement leur propre musique, je ne peux rien y apporter. Et oui, il y a aussi un côté challenge: le morceau doit comporter des sons qui m’intriguent.

As-tu déjà eu des difficultés à traduire une sonorité au point de laisser tomber un morceau ?
Non. La recherche prend une semaine en général, donc ca va c’est assez rapide. Je me souviens avoir buté sur les premières notes électroniques de Default d’Atoms For Peace. C’est tout l’intérêt de l’expérimentation, tu en viens à vraiment écouter ce qu’un son contient: s’il a un caractère plutôt métallique ou issu d’un bois, selon s’il a de la résonnance ou non, s’il y a comme un duvet ou de la distortion,… On déconstruit complètement le son, et ce son là m’a donné du fil à retordre. Sinon le reste est venu assez rapidement.

En parlant de Default justement, hier soir lors de ton live, tu as utilisé un Ondamania pour créer comme une onde de propagation, l’effet autant sonore que visuel en était amusant. Comment t’est venue l’idée ?
Ah oui tu parles du jouet, le ressort multicolore qu’on lâchait petit dans les escaliers ! En fait les ressorts sont déjà été utilisés dans la musique, je les ai juste rendus visibles au public.
D’ailleurs dans le public, tout le monde s’est exclamé à la vision de leur jouet d’il y a 20 ans! C’était tellement cool lorsque l’on a compris le son que cela faisait!
En plus, sur celui-ci je ne mets aucun effet. Car je place aussi beaucoup d’effets pour modifier les sons, mais ce truc sonne tellement déjà space « pieouh » !

Tu es donc en apprentissage permanent, à découvrir de nouvelles sonorités chaque jour!
Complètement, j’ai commencé en tant que percussionniste, mais je ne me considère plus vraiment en tant que tel. En allemand ils ont un mot Geräusch machen, le faiseur de bruit, je me sens plus comme un chercheur, ou peut-être un modeleur de son.

Ta compilation de reprises est intitulée Beats Unraveled (rythmes dénoués), dirais-tu que tu as cet esprit dans la vie, à toujours tout vouloir déconstruire et comprendre ?
Sans doute oui, j’aime comprendre les choses. Après, ce qui est spirituel ou les évènements qui arrivent sans raison ne m’empêchent pas de dormir. Je fonctionne surtout comme ca pour tout ce qui est audio. J’ai pris conscience que je pouvais recréer un son en tapant une aiguille sur une tasse à thé avec de la reverbe, et là j’ai commencé à tout décomposer, et ouais, là on aborde peut-être mon côté un peu fou.

A propos de la scène, comment vis-tu le fait d’être seul devant des milliers de personnes?
Au début j’étais super stressé. Car en tant qu’accompagnateur percussionniste de plusieurs groupes, j’ai toujours eu un rôle assez humble au fond de la scène. Alors que là je suis tout seul, tout devant, c’est impressionnant! Mais finalement, on s’y fait vite, car je suis tellement occupé à produire tous les sons les uns après les autres, à prendre tous les instruments, je n’ai pas vraiment le temps de me sentir perdu et heureusement! Je me sentirai beaucoup plus seul si je n’avais qu’un portable avec moi!

Dans ton dernier morceau hier, tu sonnes de nombreuses cloches, gong, etc dont un dans un cadre en bois, qu’est-ce que c’est ?
Ah! Dis donc t’as vraiment fait très attention! C’est un angklung, un instrument traditionnel indonésien. C’est fait de tubes en bambous que l’on secoue. En Indonésie, il en existe 32 pour faire des sons différents, ils les accrochent tous à un portant et secouent chacun des 32 Angklung pour faire une mélodie. Là j’en ai juste attaché 2 ensemble, mais ca peut être très grand.

Tout cela fait un énorme attirail d’instruments qui engage une sacrée logistique pour un homme seul ! Tu as ramené quoi à Rennes, un quart de ce que tu utilises au total?
Oh non, j’ai tellement de trucs chez moi, je n’ai même pas ramené le quart ! Mais quant tu penses aux groupes rock des années 70 avec leurs immenses claviers hyper lourds, je ne me plains pas! Et j’ai aussi toute une équipe derrière moi qui m’aide beaucoup. Aujourd’hui, tout tourne autour du confort: tout doit être facile à utiliser, tout doit être léger à transporter; mais bon si tu veux vraiment créer quelque chose de spécial, il faut y mettre un peu d’effort aussi quelque part.

Dirais-tu des utilisateurs de l’informatique qu’ils ne sont pas musiciens ?
Non je ne dis pas ca, car je m’inspire d’eux. Simplement, ils n’ont pas à chercher si leur morceau est jouable ou non, ce qui importe c’est que ca sonne bien. Pour moi, ce qui est intéressant est justement de savoir si je suis capable de le jouer, c’est à dire de le recréer en live. C’est par exemple ce qu’il s’est passé avec la drum’n bass. Lorsque l’électronique a samplé et accéléré les rythmes, certains batteurs se sont dit « wouaw c’est génial, je veux trop jouer comme ca! » C’est une sorte de technique inverse. Certains producteurs électroniques deviennent égakement compositeurs à leur façon. Par contre, je trouve qu’aujourd’hui beaucoup de jeunes font de la musique avec des logiciels sans aucune idée d’où pourraient provenir ce qu’ils créent, alors qu’ils pourraient utiliser des ustensiles de chez eux et créer des sons uniques! Dans l’idée, je veux qu’un live ressemble plus à une performance qu’à une bande sonore.

Maintenant que tu as tout déconstruit, reconstruit, appris, tu es capable de créer tes propres morceaux. Que vois-tu pour le futur ?
Ah le futur, je le vois plutôt brillant ! (rires)
Les vidéos live de reprises étaient une période d’investigation. Puis j’ai ressenti cette envie de composer à mon tour, je suis en train de travailler sur mon propre album, qui devrait sortir l’année prochaine. C’est une nouvelle page, un nouveau statut car j’aimerais vraiment me concentrer à devenir un producteur avec un vrai travail studio. Pour moi le live et le studio se doivent d’être différents. Et ouh!…j’ai vraiment hâte de voir la réaction du public à l’écoute d’un album !


Jake’s Journey, nouveau morceau de Binkbeats joué au festival Guess Who

Pourrais-tu nous conseiller quelques artistes néerlandais?

Oui, JamesZoo par exemple

J’aime beaucoup la voix d’une chanteuse avec qui je travaille, elle s’appelle Tessa Douwstra mais elle va bientôt changer de nom pour un nouveau projet.

Je travaille également avec le clavieriste Niels Broos, qui a aussi un projet solo de son côté.

Et j’aime aussi Knalpot, c’est un groupe assez heavy, composé d’un batteur et d’un guitariste, ils font tout à deux. Ca peut sembler étrange à l’écoute, mais en live j’adore !
https://soundcloud.com/knalpot/01-stainlees

Merci Frank, on espère t’accueillir très vite pour une 2e fois en France!