MOFO #15, un samedi en O troubles…

 

Pour être honnête, je n‘étais pas sûr de voir le grand requin blanc pointer le bout de son aileron – c’est la mascotte du festival – cette année. La faute à une menace de fermeture (suite à une fin de bail dont le renouvellement semblait tendu) qui pendait au nez du lieu depuis 2017. Le lieu, parlons-en, il s’agit de Mains d’Oeuvres, lieu de vie culturel pluridisciplinaire cher aux Odoniens (résidents de Saint-Ouen, ça ne s’invente pas), à la fois résidence pour artistes, studios de répétition, école de musique, théâtre, danse, salle de spectacle, cantine, lieu de formations aux arts visuels et j’en passe. Le public ayant manifesté son total soutien, et les échanges avec les collectivités locales ayant repris sur des bases constructives, l’épée  de Damoclès semble avoir regagné son fourreau pour un temps, ou pour longtemps souhaitons-le.

MOFO, PUTAIN 15 ANS !
Initié par Herman Dune, le MOFO (chacun interprétera l’acronyme à son goût) convoque tout ce que la scène indé ascendant expérimentale internationale peut proposer, du folk à l’électro, en passant par le rock, l’ambient, et tout autre style et sous-style chatouillant les oreilles des plus chafouins mélomanes d’entre nous.
Défrichant donc depuis 15 ans, le festival ayant connu quelques moments d’absence depuis 2001, date de création de Mains d’Oeuvres, il a vu défiler des pointures plus ou moins connues (Rebotini, Grand Blanc, Zombie Zombie, Shannon Wright, Bonnie Prince Billy) tout comme des artistes plus “confidentiels” (= public réduit mais fidèle) ou “pointus” (= quand on n’est pas trop sûr de comprendre de quoi il s’agit), citons par exemple Tamara Goukassova, Teknomom, Duchess Says, Orval Carlos Sibelius, et bien d’autres que je vous invite à découvrir.
En 2019, faute de renaître de ses cendres vu que la maison n’a pas brûlé, les organisateurs ont décidé de brouiller un peu plus les pistes en faisant plonger leur programmation dans les profondeurs (abyssales ?) des musiques actuelles. Tel un marin d’eaux troubles, c’est avec curiosité et enthousiasme que j’ai plongé en apnée dans un océan électrique ce soir-là, naviguant entre la salle de concert à tendance rock MO, le hall plus électro expérimental FO, l’Aquarium pour faire une pause festive, et l’incontournable fumoir, parce qu’on ne se refait pas…

MARIA VIOLENZA, VENI VIDI VICI
Découverte il y a peu, j’avais hâte de la voir sur scène jouer ses airs désenchantés et rugueux. Venue présenter son 1er LP Scirocco, rangers et looper aux pieds, Maria (Cristina de son vrai prénom) échantillonne là son tom basse,  ici sa guitare type SG, joue de son orgue détraqué sur des séquences de boîte à rythme minimalistes à souhait. 

Entre phrasé incantatoire un brin gouailleur et chant fantomatique (en français, anglais, italien et dialecte sicilien, elle est originaire de Palerme), elle envoûte avec force et humilité un public conquis par sa pop synthpunk déviante aux relents gothiques, comme jouée par une famille Addams de lendemain de fête avec une Mercredi Sicilienne furax et désabusée au micro.

Et le corps de balancer autant que le coeur chavire (restons encore un peu dans le champ lexical aquatique). Pari réussi pour cette première messe, “je suis venue, j’ai vu, j’ai vaincu”, il y a un petit goût de ça en effet.

Bon pas le temps de traîner, chaque live s’enchaînant d’une salle à l’autre, se chevauchant même, le rythme est soutenu mais je dois maintenir le cap, car le voyage m’emmène maintenant un peu plus loin encore, en moyen-orient…

JERUSALEM IN MY HEART, ARABESQUES MODULAIRES A LUNETTES
Radwan Ghazi Moumneh est libano-canadien et cela s’entend dans sa musique qui conjugue tradition et expérimentations synthétiques depuis 2005, sur fond d’images elles aussi expérimentales, tout autant qu’évocatrices de ce mélange culturel.

“Rencontré” sur vinyle lors d’une sortie en collaboration avec Suuns en 2015, l’artiste m’avait impressionné. C’est encore le cas ici, l’envoûtement commence dès le premier morceau/mouvement de ce live qui reprend entre autres la deuxième partie de son dernier album sorti en octobre dernier Daqa’iq Tudaiq.
En guise d’introduction, le chant solo déploie de longues arabesques dans un micro en or (et non d’argent haha) qui nous aide à traverser la Méditerranée, pour nous plonger ensuite dans une ambiance expérimentale distordue, me rappelant les phases les plus extrêmes d’un Velvet Underground perdu dans le désert. Car la première forme d’expression de JIMH, son ADN, c’est bien l’expérimentation, qu’il parvient à allier avec inventivité à la musique traditionnelle.

J’en veux pour preuve sa façon nerveuse de jouer de son buzuki saturé, d’utiliser une pédale d’expression branchée en CV IN sur le pitch de son synthé modulaire pour en jouer comme d’un instrument traditionnel (note : idée de génie à essayer plus tard), ou encore juste créer des décrochages saturés en couvrant son micro de la main et des drones de voix sépulcrales.
Cette alternance de sons rêches, boucles analogiques, glitches impromptus et mélopées moyen-orientales rendent sa musique doublement organique et enivrante, un vrai festin sensoriel puisqu’en plus appuyé par de chouettes images en 16mm qui défilent ou déraillent derrière lui qui s’efface derrière ses lunettes de soleil.

La prochaine destination devait être Strasbourg, qui nous ont finalement fait le coup de l’Arlésienne en annulant leur venue.

DELACAVE, BON CRU
A défaut d’eaux troubles, nous reviendrons donc en terrain vague écouter le son des caves. Le duo synthpunk cold et gloomy, composé de Lilly Pourrie Chansard à la basse 2 cordes sévèrement burnée et de Seb Normal aux machines abrasives, est venu de son Alsace-Lorraine natale pour remplacer au pied levé le combo Strasbourg cité plus haut, qui lui est originaire de Bordeaux (si vous ne comprenez plus rien, ce n’est pas grave, buvez un verre de Gewürtz à ma santé).

Comme la plupart des membres de la Grande Triple Alliance Internationale de l’Est (entre autres Noir Boy George, Scorpion Violente, Maria Violenza – tiens tiens – …), Delacave ne fait pas dans la dentelle, mais plutôt dans le frontal qui rend pâle, l’abrupt qui pénètre froidement le poitrail, tout en convoyant une chaleur inattendue. Si la voix de Lilly fait penser parfois à Siouxsie ou Mona Soyoc, elle est moins exubérante mais tout aussi habitée. Leur musique quant à elle est lourde et pénétrante, droite et personnelle, sans concession. Leur set terminé, on se dit que ce cru présente une belle robe sombre et robuste, rêche comme le tanin, et reste plutôt longtemps en bouche, tout en développant des arômes plus légers et complexes qu’il n’en a l’air de prime abord. Bref, c’est un bon cru.

Allez hop, une petite bière rafraîchissante et je file voir Société Etrange, qui ne me l’aura pas paru tant que ça, étrange. Trio batterie, basse, machines, on est plutôt sur du néo krautrock dronesque et tribal, ça sent le Kluster à plein nez, avec un peu de Neu! dedans. Ce n’est pas pour me déplaire mais peut-être encore trop électrisé par l’expérience précédente je préfère aller flairer ce qui se trame à l’Aquarium. C’est à peu près le seul endroit où l’on peut s’asseoir et le bar n’est pas loin. En mode boumette électro, ici se relaieront Saint Antonin Noble Val aux platines, Capelo en live et en B2B Samuel Falafel (un type à croquer, il paraît ;)) vs Malfaire, que je n’aurai vus qu’en coup de vent.

CHOCOLAT BILLY, CLUB MED GYM
Je ne connaissais pas du tout mais une amie de confiance m’a fait comprendre que j’allais prendre ma petite claque. Donc déjà petit conseil : venir avec sa serviette en éponge parce que c’est très très sport, d’autant que la salle de concert chauffe rapidement. Et voici donc des bordelais tout choco qui entament un set qui s’avérera épique, un vrai défouloir. Leur musique, à la croisée du krautrock, du mathrock (sans les motifs math), de l’indie, de la pop expérimentale avec une teinte zouk ou allant parfois vers un post-punk plus sombre, est hautement vitaminée et incite à la danse hystérique, voire à la transe démesurée.

Il faut dire que Ian Saboya (guitare, chant, percu) a tôt fait d’emballer son monde, se contorsionnant dans tous les sens, un vrai chamane du rif de guitare ensorcelée au delay analo. Lui il a avait prévu, il est venu en short et finira torse nu tellement il se dépense sans compter. Et à franchement parler on aurait bien tous fait comme lui. Le quatuor nous proposera même une séance de gym menée avec souplesse et fermeté par Armelle Magermans Marcadé (claviers).

Puis comme si on n’en avait pas eu assez, le groupe change de configuration en installant des toms, caisse claire et cymbales au sol, sur lesquels joueront Ian et Mehdi Beneitez (à la basse normalement), le batteur Jo Burgun s’occupant de la basse. Le dernier tiers du live va prendre des allures telluriques, commençant par une rythmique des plus festives nous enjoignant à sauter partout pour évoluer vers un drone inversement plus sombre et des éclats de voix se perdant dans des échos ténébreux, pour renouer enfin avec un beat uptempo se rapprochant d’une techno crépusculaire, histoire de bien finir de nous faire éliminer toutes les toxines de la semaine.

[Petit aparté technique concernant la salle de concert : un problème de subs réglés trop fort ou d’isolation de la scène par rapport à ces subs ont régulièrement fait sortir les alims des multiprises et se débrancher les pédales, ce qui a causé l’agacement et l’incompréhension des artistes comme du public. Personnellement je n’avais jamais vu ça et ça a parfois vraiment gâché les lives, à corriger pour la prochaine.]

C’est tout en sueur, un peu hagard mais heureux que je quitte la salle pour aller chercher une bière bien méritée et rejoindre le fumoir d’où j’écoute le dernier set de la soirée, par les vétérans de l’IDM, Dopplereffekt. J’ai eu du mal à me plonger dans l’electronica nébuleuse et ciselée du duo masqué de Détroit après la dernière décharge électrique chocolatée et n’y ai pas forcément prêté une attention convenable. Là où, de loin, j’ai trouvé ce que j’entendais relativement classique, un fin connaisseur m’a assuré que des “variations subtiles au niveau des fréquences” étaient à l’oeuvre, confirmant encore une fois s’il en était nécessaire leur place d’orfèvres du genre. Soit.

Après une dernière déambulation dans le dédale d’escaliers et de couloirs de ce lieu de près de 4000 m2 au total, j’en suis sorti avec l’avis que ce festival MOFOrmidable s’est montré à la hauteur de sa réputation et de mes attentes. Vivement l’année prochaine !

Texte, photos (voir plus bas) et vidéos © Alexis Cangy

PS : le MO de la fin #poésie93 😉

Maria Violenza

Jerusalem in my heart

Delacave

Chocolat Billy

 

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