Mieux Rother que jamais ! (Neu! le retour)

Achtung ! Heute nacht, gehen wir zurück nach die zukunft !

Et là je me dis, « eh beh j’ai quand même des restes en allemand » (promis j’ai pas utilisé Google Translate et peut-être que ma phrase est fausse haha). Et oui ce soir-là, on a fait un bond en arrière vers le futur en compagnie d’une figure emblématique, j’ai nommé Michael Rother, moitié guitare de Neu!, de la face plus ou moins cachée du rock des années 70, à savoir le rock expérimental allemand, qui a grandi dans l’ombre du rock made in England, que ces petits malins d’anglais ont décidé d’appeler « krautrock ». Franchement, vous aimeriez qu’on parle de « baguette ou saucisson rock » pour parler de nos musiques électrifiées nationales ? Et les allemands non plus n’ont jamais vraiment apprécié qu’on associe leur rock à de la choucroute. Pourtant le terme pourrait effectivement sembler convenir à cet imbroglio de formations et créations somme toute assez différentes (chaque groupe ayant son style propre ou en ayant créé un – Faust, Can, Kraftwerk et ses différentes moutures, et puis Tangerine Dream, Cluster, Ash Rah Temple, Amon Dull etc. bref, tout une cosmogonie en fait) et par son côté doux-amer typique. On préférera donc parler de Kosmische Musik ou simplement de rock allemand. Mais c’est faire bien peu d’honneur à ces groupes dont les recherches, les pratiques et les ambitions, bien humbles mais sur fond de reconstructions sociétale et artistique totales, donc atypiques d’emblée, ont laissé une empreinte énorme et ont dessiné les contours des courants suivants comme des musiques du futur jusqu’à aujourd’hui comme le montre par exemple parfaitement le groupe de première partie.


STEEPLE REMOVE // COURSE DE FOND

Steeple Remove est un digne héritier des musiques évoquées plus haut. Si le quatuor rouennais emprunte de-ci aux ambiances psychédéliques de-là au krautrock, on trouve aussi une couleur post-punk sur certains morceaux (Mirrors), teintée de sons électroniques (Activation), ou bien encore rock stoner (Unclean) ou desert rock par moments. Il suffit d’écouter leur 1er opus paru chez Gonzaï Records en 2014 Position Normal, et surtout le tout dernier Vonal Axis chez Fuzz Club Records, pour s’en rendre compte. Ce savant mélange est entre autres rehaussé d’une puissance (Silver Banana) et d’une classe (beaucoup de détails à saisir à chaque écoute) qu’il me tardait de vérifier en live.

Sur scène, ces quatre coureurs de fond n’auront pourtant prouvé qu’à moitié leur bravoure, selon moi. Certes, la batterie est bien en place et puissante, le guitare lead est habité par son jeu, la basse est bien joufflue comme on aime, et l’ensemble fonctionne plutôt bien, musicalement. Le public, à force de martèlements de grosse caisse et caisse claire et de sonorités acides, se laisse aller à remuer franchement (Blood Veins), ou à se laisser aller langoureusement, comme pendant Ferris Noir (voir vidéo), dont la coolitude m’évoque tour à tour le Trainspotting de Primal Scream, ou le Regiment d’Eno et Byrne samplé par Terranova (Sugarhill). Autant dire que ce morceau  a un gros potentiel cinématographique.

Pourtant quelques éléments chiffonnent, comme la voix par exemple : alors qu’elle a une place de choix avec son traitement typique psyché sur album, ici elle est manque d’ampleur, de présence. Et la scénographie qui ne m’a pas paru idéale, le chanteur se retrouvant de profil au public pour pouvoir gérer son synthé, ou encerclé avec sa guitare entre ce dernier et son ampli, mais du coup dos au bassiste qui, lui, est un peu coincé contre son enceinte à droite de la scène, son SH101 lui barrant le ventre. Chacun fait ce qui lui plaît me direz-vous, et je n’en aurais pas parlé si je n’avais pas ressenti un manque de cohésion, comme s’ils se cherchaient un peu tout le temps du regard, du fait de cette disposition ni faite ni à faire, ou bien peut-être le manque d’habitude de jouer ensemble. Le chanteur me donnera même parfois l’impression de ne pas « être dedans » (ça arrive même aux meilleurs, hein), mais surtout il ne regarde que rarement, voire jamais, le public, et ça c’est un peu dommage. C’est ma vision personnelle et je chipote peut-être, mais j’ai été un peu déçu entre l’énergie sur disque et le manque de charisme sur scène. Autre petit détail truculent, le guitariste qui modifie ses réglages d’ampli entre chaque morceau avec son antisèche sur une feuille orange… A part ça, les morceaux sont bons et on se laissera aller bon train avec Home Run et autres brûlots psyché-kraut à la limite du noise pour le sprint final.

MICHAEL ROTHER // LA FETE A NEU ! NEU !

Avant d’enchaîner sur ce qui nous amène ce soir, revenons un peu aux sources pour les moins aguerri.e.s (ou les plus flemmard.e.s) d’entre les lectrices/lecteurs de ce blog.

En 1971 sortait un album éponyme qui allait “révolutionner” la face du rock et pas que, mais a posteriori, sur le long terme, discrètement, un “renouveau” parmi une choucroute d’autres trouvailles variées venues d’outre-Rhin qui n’allait à l’époque pas connaître un franc succès commercial mais en inspirer plus d’un et construire une “Autobahn” vers l’avenir. Il n’a pas de titre et les morceaux sont d’un minimalisme batterie-guitare à faire pâlir d’effroi Emerson Lake and Palmer, avec parfois des phases saturées et des éructations préfigurant le punk british, ou des plages tout juste ambient/expérimentales. Les deux albums suivants seront du même acabit, avec une  mention spéciale au 2nd qui, faute d’argent trop vite dépensé dans de nouveaux instruments, tourne à la blague expérimentale et sera pour moitié constitué d’enregistrements précédents dont les bandes sont manipulées en vitesse accélérée ou décélérée pour “remplir”, et le résultat n’est pourtant pas si mauvais.

Là où leurs confrères de Can sortent de l’”école” Stockhausen et sont des musiciens plutôt  accomplis, Michael Rother (guitare aérienne) et Klaus Dinger (batterie compresseur), plus jeunes aussi, font figure de francs-tireurs. D’autant que leur participation aux débuts d’un Kraftwerk pas encore robotisé tournera court et les aura un peu échaudés. Comme Moebius et Roedelius, qui formeront les non moins référentiels Cluster, puis Harmonia avec Rother justement, Neu! fait partie de cette génération, née à peu près à la fin de la Grande Guerre qui cherche à reconstruire sur les ruines d’une Allemagne brisée, éhontée, et déchirée en deux, 25 ans plus tard. Le duo cherche un nouveau langage et va finalement inventer le codec permettant de déchiffrer, du moins en partie, les courants novateurs et aventureux qui suivront, du punk aux musiques électroniques (ils sont cités en référence par la majorité des DJs techno) en passant par le post-punk et l’ambient. Outre le complément “mélodique” à ce qu’on appellera “mötörik” – rythmique uptempo 4/4 basique mais jouée à 150bpm et dont chaque temps est marqué par la grosse caisse (mon mollet droit ne vous remercie pas monsieur Dinger) contrairement au seul premier des 4 habituellement – , Michael Rother aura donc eu aussi par son côté plus ambient, son jeu teinté d’une certaine sérénité et d’un certain espoir, une influence non négligeable sur d’autres artistes (Brian Eno par exemple, sans doute, qui enregistrera avec Harmonia, tiens tiens).

Mais revenons-en maintenant au présent. Rother, la guitare en bandoulière, est posté derrière un énorme praticable sur lequel est disposé un laptop à l’autocollant Neu! et certainement un ou deux contrôleurs pour gérer ses effets. Au milieu un seconde guitariste, dégingandé, et à droite un batteur pas tout jeune, mais au combien endurant, sur une V-Drum au son puissant quoi que classique. Derrière eux un écran sur lequel seront projetées des dégradés de couleurs floues puis des images vidéo elles aussi assez colorées, mais ça reste très très basique… J’ai presque préféré Wolfgang Flür et ses images d’archive quelques jours après au Supersonic, c’est dire.

Heureusement il y a la musique, et là en terme de martèlement mötörik à répétition on est servis. Et ce soir j’ai un peu mieux compris l’état d’esprit d’un joggeur puisqu’il paraît qu’il faut courir a minima 30 mn pour libérer les endorphines, eh bien là c’est pareil. Au départ, on se dit “ouais ok c’est pas mal, gentiment entraînant”, puis “ouais bon c’est quand même un peu répétitif, et pas très varié”, puis “oulà, je sais pas si je vais tenir 1h30 comme ça”. Et au bout d’un moment il se passe un truc, les jambes et le bassin (les bras éventuellement) bougent tout seuls 1-2 (ein – zwei)/ 1-2 / 1-2, le cerveau ne pense plus à rien tellement il est emporté sur ces routes tracées vers l’infini où un avenir inconnu mais radieux semble à portée de main, à l’image de titres emblématiques comme Hallogallo ou Neuschnee. Bien sûr, il y aura des moments plus lents, contemplatifs. Mais globalement le rythme sera plutôt soutenu. Mieux encore, on a l’impression de passer progressivement à la vitesse supérieure, la cadence accélère, au lieu de tiédir et paraître vieillote, la musique se muscle, têtue et libre, une nouvelle modernité, les sons vaguement noise et électro (à un moment je me suis dit que même Carpenter a dû s’inspirer de Neu!) se font plus complexes, pour atteindre une sorte de climax façon “Neu! 2019”.

Comme le vin blanc, la musique de Rother enivre et excite à la fois, on a atteint ce soir-là une béatitude raccord avec le flegme teuton dont il fait preuve entre chaque morceau, pour recontextualiser ou rendre hommage à ses compères Dinger ou Moebius, RIP. En faux timide en tentant de parler français mais content d’être là, le regard bleu azur toujours vif, il demandera “Why it took so long ?!”, “Pourquoi cela a-t-il pris si longtemps ?!” sous-entendu “… avant de pouvoir venir jouer ici en France”. Sûrement pour les mêmes raisons que l’on est passé complètement à côté de leur musique à l’époque, là où les anglais s’en sont pétris pour accoucher des mouvements et groupes parmi les plus novateurs de la planète pendant les 20 années qui ont suivi…

Merci à Gonzaï d’avoir rectifié le tir, tchüss !

Texte et photos © Alexis Cangy

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