Le retour du Marquis (un samedi soir à Villette Sonique)

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Après le remue-ménage qu’a connu le festival en début d’année avec le départ de son programmateur originel (Etienne Blanchot, qui aura tout de même réussi à caser les artistes de ce soir-là, entre autres, merci à lui), je ne savais pas trop sur quels pieds j’allais danser. Accred’ photo en poche, j’arrive motivé mais un brin fébrile tout de même.

EXPLODED VIEW

Anika Henderson, à l’origine journaliste politique, a commencé sa vie de musicienne/chanteuse en 2010 en rejoignant Beak> à l’initiative de Geoff Barrow pour un album de reprises qui s’appellera de fait … Anika et dont chacun se fera une idée. Elle fondera ensuite Exploded View, basé à Mexico. Leur premier album sorti en 2016 chez Sacred Bones puis un EP engagé en 2017 leur auront permis de figurer parmi les groupes à suivre.

Pas vraiment explosif
Leur set, aux teintes crépusculaires, fait la part belle à des tracks mid-tempo aux guitares brumeuses, aux rythmes travaillés et soutenus par un synthé discret mais présent.  De sa voix fantomatique, légère comme l’éther, Anika et sa bande enchaîne les titres entre dream pop et dark rock envoûtant. Son immobilité échancrée d’une gestuelle minimaliste et gracieuse, comme un saupoudrage, peut agacer ou charmer tout à la fois. Sympa, la grande blonde aux chaussures noires quittera sa position fixe pour venir chanter un peu plus près du public, pour un court moment.

Less is more
Leur musique évoquant plutôt un cocon, la scène est peut-être un peu grande, chacun étant disséminé dans son coin alors qu’on les verrait mieux jouer ensemble avec plus de proximité, comme en famille. On les sent pas forcément à l’aise dans cette configuration. Ils se rassembleront d’ailleurs, notamment pour le rappel où le batteur troquera son instrument pour une guitare qui conclura ce set parfait pour une entrée en matière quoiqu’un peu amorphe et manquant de charisme. Ce que les deux prochains bands ne pourront que confirmer, en comparaison.

ANNA VON HAUSSWOLFF

Très attendu, tellement son dernier opus nous a soufflés (chez Wisesound et ailleurs), rarement un show m’aura laissé autant dans l’expectative. Or en découvrant une scénographie compacte, fournie, les musiciens se trouvant au même plan en front de scène, sauf peut-être le mec aux synthés, je sens qu’on va assister à quelque chose d’inhabituel.

Ténèbres lumineuses
Juchée derrière un orgue électronique en surplomb du reste au milieu de la scène, AVH (ouais désolé c’est pas très stylé mais plus court) apparaît telle une prêtresse venue célébrer le grand sabbat, toute en ombre découpée par une lumière violette projetée par derrière.
Un long drone d’orgue et de basse à l’archet (The Truth, The Glow, The Fall) nous plonge d’emblée dans un monde obscur dans lequel sa voix pénétrante nous accompagne, entre Julee Cruise, Loreena McKennitt  et Lisa Gerrard (parentés vocales qui me viennent immédiatement à l’esprit la concernant pour cet album) initie ensuite un mouvement de balancier, invitant à une lente transe chaleureuse et réconfortante, une sorte de béatitude.

Au deuxième morceau (The mysterious vanishing of electra, où là on pense direct à PJ Harvey), on comprend qu’ils vont dérouler le dernier album (chouette), entre drones vrombissants et rock épique, répétitif et intense (Ugly and Vengeful qui n’en finit pas de provoquer l’abandon le plus total de nos sens), jouissif pour tout dire.

La messe est dite !
Même si j’attendais ça de pieds fermes, ma cage thoracique en prend un coup (la faute aux subs à 30 cm de distance ? ;)), surpris et ravi de la puissance déployée ici et de la communion entre les musiciens (entre eux) et leur musique. AVH (ouaip sorry , encore) chante à gorge déployée, utilisant toutes les nuances de sa voix, secouant la tête en tous sens accrochée à son clavier, tantôt en mode déesse conquérante, tantôt à genoux avec un énorme harmonica, ou encore en elfe rock and roll avec sa guitare folk modèle Jumbo, et ses compagnons, frères et apôtres, accompagnent cette grand messe avec une belle ferveur.

Sa présence scénique, intense, habitée, généreuse, sensuelle emporte tout sur son passage. Créant à l’unanimité une vague d’adhésion et de plaisir parmi le public, nous voilà parcourant les limbes extatiques d’une musique quasi chamanique, prompte à envahir les tripes pour pénétrer le coeur et illuminer l’âme. Me voilà totalement converti, amen.

MARQUIS DE SADE

Reformation bidon ou retour en grâce ?
Costume noir, étoile rouge au col, simple t-shirt sous la veste, Philippe Pascal, leader charismatique du groupe venu de Rennes qui a remué la scène punk française entre 77 et 81 (et pas que, ils sont même passés chez Le Luron, ouais ouais !!!), commence par « Nous étions Marquis de Sade ». Et bam ! Faut dire que ça pose comme introduction, en mode « comme ça c’est clair ». En d’autres termes, “Pas la peine de se faire un film, ce n’est pas un retour, juste un bon moment à passer”.  En même temps, on connaît l’intégrité du bonhomme (ainsi que les bisbilles internes avec son “frère ennemi” de guitariste Franck Darcel), on en n’attendait donc pas moins.

The Thin Black Duke
Cerné de spots de cinéma vintage géants, le combo entame sa tracklist en trombe, avec une rigueur et une énergie qui ne faibliront pas durant tout le show.
Magnétique et sensuel, Pascal capte une bonne partie de l’attention avec sa gestuelle expressionniste et son air de dandy dark, tandis que ses compères jouent leur partition avec détente voire un certain plaisir non dissimulé.
Un court intermède au saxo nous permet de reprendre souffle avant d’enchaîner sur Smiles.

Uberraschung !
Arrive ensuite la première “surprise” de la soirée, M. “ex-Jeunes gens modernes” Etienne Daho vient donner la réplique au Marquis sur une reprise du Velvet Underground (Ocean). Bon, pourquoi pas, pas sûr d’apprécier la plus-value à sa juste valeur, Daho faisant grise mine, tout immobile qu’il est aux côtés du maître de cérémonie, je me laisse quand même porter par le courant de cet océan nostalgique.

Le groupe reprend ensuite le fil de son catalogue entre post-punk endiablé et rock nerveux d’excellente facture, en anglais (Walls, S.A.I.D…), français et allemand (Conrad Veidt, Nacht und Nebel).

OMG
La seconde surprise sera plus surprenante et va plonger le public et moi-même dans une certaine “perplexitude”. En effet, le groupe a décidé de confier le featuring de Wanda’s loving boy au demi-dieu de la variété française 90’s, j’ai nommé Pascal Obispo. En clair, on a tous envie de danser, mais quelque chose nous englue les pieds au sol, puissance U-hu, accompagné d’une légère nausée.

Heureusement ça ne durera pas longtemps et nous reprendrons le plaisir là où nous l’avions laissé le temps de ce trou d’air. La bande du marquis enflamme la salle jusqu’à la fin, même jusqu’au pogo (faut dire que le gars ultra fan qui a beuglé pendant tout le concert à côté de moi a fini par trouver des copains pour jouer).


[Vidéo de « Orson755 »]

Mention spéciale aux vidéos d’époque, extraits de films expressionnistes et autres illustrations troublantes évoquant la noirceur de la condition humaine qui auront admirablement servi de toile de fond à ce moment d’anthologie.

La soirée se terminera par un simple rappel, on sent (encore une fois) que l’idée n’est pas de s’appesantir sur un passé révolu. Quoiqu’il en soit, tout le monde ressort avec le Smiles et un petit goût de trop peu/reviens-y. Comme quoi, le groupe le plus sexy (aux textes poético-engagés) du début des 80’s nous aura rappelé qu’une bonne fessée de temps en temps, ça ne fait pas de mal !

Texte et photos Alexis Cangy
[Cliquer ci-dessous pour agrandir]

Marquis de Sade

Anna Von Hausswolff

Exploded View