Interview Fujiya & Miyagi

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On a rencontré David Best, le chanteur et leader de Fujiya & Miyagi, ce groupe au nom rapprochant le maître de Karaté Kid à une marque de tourne-disques. David arrive décontracté, et nous murmure ses souvenirs d’enfance, ses coups de coeur et le grand virage de son dernier album.

En 2000, vous utilisiez déjà l’électronique dans vos compositions funk-pop. En avance sur votre temps, vous avez surpris l’auditeur et étiez fiers de cette différence. Maintenant que tout le monde mixe l’électronique à l’électrique et l’acoustique, les genres musicaux se mélangent et n’ont plus de frontière distincte. Aujourd’hui trouvez-vous votre musique proche d’un autre groupe ?
C’est un peu retors n’est-ce pas? Tu veux toujours être excitant et frais, mais tu n’arrives en tant que nouveauté qu’une seule fois. Quand j’étais jeune, on recevait les news musicales une fois par semaine. Aujourd’hui, de nouveaux groupes apparaissent toutes les heures grâce à Internet. J’ose espérer que nous jouons depuis assez longtemps maintenant pour exister dans notre propre petite bulle. On essaye d’être plus fort que la tendance. J’adore l’électronique et j’adore la combiner à d’autres styles, on essaie ensuite de changer ou de s’adapter, mais la mode ça va et ça vient. Sans doute en ce moment nous ne correspondons pas à la tendance, on sera peut-être à nouveau « in » dans deux ans, et qui sait si on sera ensuite respecté quand on aura 50 ou 60 ans.
Parler de groupe similaire, c’est vraiment difficile. Certains nous ont comparés à Hot Chip pour le sound system à notre arrivée, mais à l’écoute je n’ai pas trouvé cette similitude. Il y a un autre groupe qui a commencé un peu plus tard, Metronomy. Ils sont vraiment bons dans l’utilisation de l’électronique et sur le live, mais ils sont quand même un peu plus « poppy ».

Vous avez été connus notamment grâce à l’utilisation de Collarbone dans une pub pour Jaguar. Ces jours-ci, on entend Hu sur la pub Fortuneo Bank et même dans un épisode de Breaking Bad. A propos de ce titre d’où vient ce son Hu ?
Je lançais déjà ce « hu » dans plusieurs morceaux précédents, et je crois que j’avais besoin de faire une chanson centrée dessus. Après c’est juste un son sans aucune histoire ou humeur. Un peu comme le « Be hop a lula » de Gene Vincent que mon père écoutait en conduisant, ou comme le « hey man, huh » de James Brown. Ce « hu » est plutôt funky, il s’intègre d’ailleurs très bien dans le passage de Breaking Bad !

Vous êtes de grands fans du krautrock 70s et des funky 80s. Auriez-vous été plus heureux de jouer à cette période, vivant en Allemagne par exemple ?
C’est une bonne question. Si nous jouions en 7O en Allemagne, cela pourrait être complètement différent. Je suis un fan inconditionnel de CAN, ils sont toujours dans mes pensées. Je pense qu’on ferait sans doute du CAN du coup, ou comme ces groupes british progrock de la même époque… oui nous serions heureux.

Après le sombre et calme Ventriloquizzing, on est plutôt réveillé par votre nouvel album Artificial Sweeteners où résonnent électronique, acid, disco et même techno ! Avez-vous ressenti le besoin de s’inscrire dans la tendance globale électronique, de se frayer un passage sur le dancefloor pour aller à la rencontre d’une génération plus jeune ?
C’était plus du fait que l’album précédent Ventriloquizzing était sombre, dense, grincheux voire même misérable. Quand tu chantes ces chansons encore et encore pendant 2 ans, ça te tire vers le fond. Donc nous étions très contents de laisser ces morceaux pour se tourner vers le dancefloor, vers plus de fun. Quand Steve (Lewis, au clavier) était plus jeune, il sortait en rave illégale et avait donc dans son bagage l’acid-house avec laquelle on a commencé à écrire. C’est pas comme si on voulait être plus populaire mais plus le besoin d’un nouvel entrain.

Avez-vous senti une évolution de votre public avec Artificial Sweeteners ?
On est sur le circuit depuis si longtemps, on voit l’audience prendre de l’âge. Ahah, dit comme çà, ça fait vraiment branleur. Le public vieillit avec toi donc tu veux que les jeunes viennent aussi. J’ai 2 fils, je ne sors plus vraiment. L’audience que nous avions il y a 10 ans ne sort peut-être plus non plus. Par exemple, je trouve merveilleux de voir des jeunes se déplacer pour The Fall, que j’adore, alors que c’est un groupe des années 70. Donc si le fait d’augmenter les BPM et d’introduire plus d’électronique attire une nouvelle génération, eh bien tant mieux, mais ce n’est pas contrôlé.

Mathieu FoucherPhoto: Mathieu Foucher

En juin dernier, je vous ai vus au Nouveau Casino. Beaucoup de gens dansaient, voire même suaient sur des morceaux comme Tetrahydrofolic Acid. Ce qui est plutôt nouveau, comment ressentez vous cette nouvelle énergie depuis la scène ?
Je voulais obtenir une réaction physique positive, et quand tu vois les gens danser depuis la scène, c’est comme une communion avec ton public, un accomplissement: « YES ! », et ensuite tu te relaxes et continue à jouer. C’est mon moment favori dans la définition « être un groupe ».

Le changement s’opère aussi dans les textes qui apparaissent plus colorés et moins revendicateurs. On dit souvent « Avec l’âge, on oublie la colère », êtes-vous d’accord?
Je l’espère. Je crois qu’au niveau des paroles j’essaie d’être positif, mais tout ce qui sort est finalement sarcastique. C’est difficile d’écrire une chanson joyeuse, puisque quand tu l’écris, tu es forcément dans une rétrospective, tu cherches le fond des choses et des actes.

Pourrais-tu choisir une chanson et nous en raconter l’histoire?
Un de nos morceaux préférés, Minestrone qui est sur Ventriloquizzing parle d’une légende près de Brighton…
Ah oui, que si tu tournes plusieurs fois autour d’un arbre, le diable apparaîtra. Vous l’avez déjà beaucoup raconté cette histoire dans de précédents interviews. Une autre anecdote un peu moins connue?
Mince, on a donc fini avec celle-là…euh, Ankle Injuries raconte mon enfance. Je l’ai écrite en me remémorant le chemin de mon école et ses buissons. Je ne sais pour quelle raison, les gens laissaient des magazines pornos sur ce chemin. J’étais petit et … « What’s that? ». Cela m’a un peu effrayé, c’est comme si j’avais perdu d’un coup mon innocence dans un buisson…
Ah, ma route à moi était parsemée de vomis à 7h du mat…(pour ceux qui connaissent la rue de la Cueille à Poitiers)
Aaah, c’est probablement pire!

Dans Vagaries of Fashion, vous parlez de cette tendance à tout consommer vite. On mange vite, on travaille vite, on change très vite d’intérêt pour chaque nouvelle chose et on écoute vite également. Cela vous effraie-t-il concernant l’industrie de la musique?
Je ne peux pas vraiment me plaindre, je suis toujours là. Cela bouge vite et il faut t’adapter à cette inconstance, essayer de nouvelles pistes pour toujours exister.

Ce soir vous jouez avec Steeple Remove en première partie, comment avez vous connu ce groupe de Rouens?
On a joué ensemble il y a peut-être 10 ans. Ils ont joué avec Damo Susuki le chanteur de CAN pour une soirée spéciale. J’adore leur dernier album Position Normal, il est vraiment génial.
(interview de Steeple Remove prochainement en ligne)

Enfin dernière question, mais très importante: qu’avez-vous écouté récemment?
En ce moment de l’italo-disco, le genre de truc un peu lunatique des années 80. Certaines sont affreuses, mais si tu cherches il y a des pépites. Comme On And On de Decadence, Life with You de Expansives ou encore, attends je cherche dan mon portable, …C’est brillant car c’est à la fois mélancolique et joyeux. Bon, le nom est Suicidal (rire) de Amin Peck. Il y a une version disco.

Finalement j’en ai encore:
Et si vous repreniez Serge Gainsbourg dont vous êtes un grand fan?

J’y ai pensé. Mais je ne veux pas juste faire une cover, à quoi bon? Je me demande ce que lui aurait fait s’il avait traversé le temps car il est parti du jazz, puis a murmuré sur des sons funky, puis est passé au reggae..aurait-il été vers l’électronique? J’aurais pensé à de la minimale, mais c’est un rêve, je ne peux même pas parler français.

En parlant de murmure, vous aussi vous murmurez dans toutes vos chansons. C’est un peu la marque de fabrique de Fujiya & Miyagi. Avez-vous déjà essayé de crier ou murmurez-vous aussi sous la douche?
Non je ne peux vraiment pas chanter physiquement, je ne serai jamais ce qui s’appelle un chanteur. Moi, j’étais joueur de guitare, j’ai juste commencé à chanter tout bas un jour avec Steve, ça sonnait bien et nous voici toujours avec ce même murmure 15 ans après. Avec ma voix, je suis incapable de faire autre chose.

Merci beaucoup David, pourrez-vous passer un message à votre batteur Ed Shivers ? Qu’il continue de jouer avec autant de joie, son sourire est vraiment communicatif !
Ah, il sera content de l’apprendre, c’est vrai qu’il sourit tout le temps.

Fujiya & Miyagi point Ephémère WiseSound M Foucher

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[Crédits photos live: Mathieu Foucher]

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