Interview Bot’Ox

BOT’OX : formé de Benjamin Boguet, aka Cosmo Vitelli et de Julien Briffaz, partie d’un autre duo électro nommé [T]ékël.
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Comment s’est formé ce duo à la fois électro et rock ?
B.B : On ne se connaissait pas avant de faire de la musique ensemble. On s’est rencontré tout bêtement parce qu’il s’était installé dans un studio pas très loin du mien. C’est un endroit où beaucoup de monde passe. Là y’a Birdy Nam Nam qui sont en train de partir, y’a Jackson et Para One, Club Cheval… Donc Julien était à côté, en recherche de collaboration, il m’a proposé plusieurs fois de produire des morceaux, ça s’est très bien passé dès le départ et c’est devenu un projet principal.

Aviez-vous la nostalgie de vos débuts rock indé : Benjamin avec Perio, Julien avec tes premières collaborations avec Loic Le Guillou avant [T]ékël ?
J.B : On voulait revenir à des instruments. Benjamin était guitariste au départ et moi batteur, on s’est dit que ça pouvait être intéressant de le faire paraitre dans notre musique. Beaucoup d’artistes fonctionnent en ajoutant des bandes de samples et nous, l’idée c’était de recréer nos propres samples, de pouvoir les retravailler. Quand tu fais de la musique électronique, t’es majoritairement derrière un ordinateur, c’est pas passionnant. Là ça permet de retourner en studio, de se bouger un peu, d’être avec des musiciens, ça développe aussi un certain côté social.

Comment vous répartissez-vous le travail ? Chacun apporte-t-il sa touche prédéfinie ?
B.B : Ce n’est pas extrêmement défini mais je suis le guitariste bassiste du couple et Julien est plus batteur à la base, donc tout ce qui est rythmique, ça passera plus par lui. Il a un bagage technique que je n’ai pas. Il mixe les morceaux, j’ai plus tendance à apporter une écriture pop. On se répartit entre écriture et production.
J.B : Je pense que c’est pour ça que notre association fonctionne. On n’a pas du tout les mêmes qualités, si j’ose dire, moi je ne suis pas un mélodiste. Ma conception de la musique s’est construite sur des histoires de rythme lorsque je n’étais que batteur. Ensuite, le côté ingénieur du son m’a intéressé, j’ai voulu ajouter cette corde à mon arc et du coup je peux me charger d’un ajout de synthé, etc. Benjamin c’est la compo. Souvent, il se pointe avec une suite d’accords et je fais en sorte de l’arranger. On est bien complémentaire, et ça tombe bien.

L’album se traduit-il comme l’image de la chronologie d’une seule nuit blanche avec ses descentes et montées… ou est-ce que chaque morceau offre une image différente de nuit en discothèque ?
J.B : Je pense que c’est plus la première version. Tu passes par plein d’états différents dans une nuit blanche et on voulait essayer d’illustrer tous ces états. Après y’en a qui sont plus complexes que d’autres, où effectivement tu peux t’imaginer que c’est une nuit entière en soi, mais le but final c’était de donner une image curieuse d’une longue soirée à travers plusieurs morceaux.
B.B : Idéalement on aimerait qu’il y ait une cohérence, qu’on puisse le voir comme effectivement une nuit qui prend différente formes au fil des morceaux. On aurait aimé peut-être qu’il y ait moins d’écart entre les morceaux, c’est sans doute notre bémol sur le disque. Un écart souvent dû au fait qu’il y ait des interprètes différents, ce qui donne des couleurs très différentes. On voulait aussi qu’ils aient chacun une existence autonome, d’ailleurs on les a sortis en single, progressivement, avec des vidéos et remix.

Toutes ces boites de nuits photographiées dans la pochette de l’album ou sur les précédents EP sont-elles vraiment à l’abandon? Est-ce le fruit d’une fastidieuse recherche sur les routes françaises ?
J.B : Toutes les premières ont été trouvées sur Google Maps, j’allais les voir une par une et prendre des photos. Parfois il y a eu de bonnes surprises, comme lorsqu’on est arrivé sans le savoir sur un site en destruction, c’était parfait.sans-dormir-entouré
B.B : Y’en a qui sont abandonnées, y’en a qui sont pas très en forme mais qui ne sont pas fermées. La pochette de l’album a été trouvée par un follower de Facebook. Après un check de ses photos sur iPhone, on s’est déplacé avec notre photographe, c’est en Loire Atlantique. Mais c’est vrai que c’est difficile d’avoir des infos sérieuses car parfois on débarque et les clubs n’existent plus, les bâtiments ont été détruits. C’était pas la solution de facilité, ça nous a pris du temps. La photo de l’album est une grosse discothèque des années 80, où tous les gens des petites villes ou des villages aux alentours se retrouvaient pour sortir le samedi soir. Il est bizarre cet endroit, ça ressemble pas vraiment à un club, ça ressemble à un espèce de monstre qui avance dans la campagne et je crois que c’était un peu vu comme ça par les riverains d’ailleurs, ça s’appelait le Nautilus.
J.B : en vrai, elle est encore plus impressionnante. Elle fait un peu vaisseau menaçant avec un côté désincarné.

Avant l’album, plusieurs EP ont été publiés en mode teaser, puis l’album est sorti au mois de novembre dernier, puis l’ajout d’un 2e CD de bonus Tracks pour une édition deluxe. I’m A Cliché a l’air d’être passé maître dans l’art du marketing !
B.B : Si seulement ! On avait beaucoup de matière et comme on ne veut pas faire d’album fleuve, on a tendance à sélectionner d’une manière extrêmement excessive tout ce que l’on rend public. Mais après l’album, on s’est retrouvé avec pas mal de trucs finis, masterisés, et on s’est dit qu’il y avait des morceaux qui auraient mérité d’être dans l’album et que c’était dommage de les garder dans notre cave, donc voilà on a fait cette autre version. C’est pas pour décliner à l’infini les formats, c’est juste pour rendre publique la musique. D’ailleurs, ça s’est fait un peu en catimini, si on avait voulu faire un coup de marketing, on aurait sorti un autre disque.
J.B : Les EP étaient aussi l’occasion de faire une vidéo par single et de proposer plusieurs remix. L’occasion de proposer plus de contenu original qui pourrait durer un peu plus dans le temps.

Le clip de The Face of Another, dessin animé réalisé par Florence Lucas, est très osé. Le choquant est-il aussi du marketing, Florence avait-elle carte blanche ou le clip traduit-il un certain esprit trash ?
B.B : Florence a eu carte blanche, c’est une amie illustratrice, on essaie de faire des choix cohérents donc on sacrifie tout à l’esthétique qu’on veut véhiculer et non pas à l’impact qu’on veut avoir sur les gens.
J.B : Le sexe ça fait longtemps que ce n’est plus vraiment choquant. A mes yeux, le clip de Goodbye Fantasy est beaucoup plus dérangeant. Ce qu’on aime chez Florence c’est son trait. Elle a travaillé toute seule dessus à Berlin, elle s’est beaucoup investie et on a rien changé à l’original. Ce qui m’interesse aussi en tant qu’artiste, c’est d’essayer de marcher là les autres n’ont pas été, de se renouveler et de proposer des choses qui sortent de l’ordinaire. Tout l’univers de Florence est très intriguant.

Sur les titres Goddbye Fantasy et Unfinnished business, vous avez posé la voix de Mark Kerr. On l’a aussi entendu chez Discodéine. Comment cette collaboration s’est-elle créée, c’est vous qui êtes allés le chercher?
B.B. : Il était sur le premier album, c’est un ami depuis près de 10 ans. C’est un excellent chanteur, batteur de formation qui joue avec plein de groupes. Certes il chante pour Discodéine, à l’origine il joue surtout de la batterie pour eux.
J.B : En fait il y a peu de bons musiciens à Paris, et en plus, ils sont souvent étrangers. Il doit y en avoir 20 donc tu les croises tout le temps, et lui on s’est toujours dit qu’il avait un truc en plus parce qu’il est multi-instrumentiste, il chante, il écrit des bonnes chansons, il a un vrai talent complet.
B.B : On bosse principalement avec les mêmes personnes, après je ne suis pas fan des voix que l’on retrouve dans tous les projets, je trouve ca dommage. Mark a besoin de faire plein de choses différentes et je le comprends totalement. Quand on a bossé avec Anna Jean sur le premier album avec Blue Steel, à part un groove elle n’était nulle part. Maintenant elle chante partout, c’est totalement légitime et en meme temps c’est un peu frustrant pour nous car ca rend un peu moins singulier le featuring, la collaboration.

Comment s’écrivent les textes ? Par rapport aux morceaux déjà prêts ? Qui les écrit ?
B.B : Pour chaque album, on choisit juste un thème culturel : la culture de la voiture sur le premier, la culture de la nuit et des soirées en boites pour le second. On ne cherche pas à faire valoriser notre projet avec la notoriété de collaborateurs, c’est plutôt un projet familial.
J.B : Il s’avère qu’on les a laissé faire et qu’on s’y est retrouvé. Déjà, on trouve les mélodies et on les impose aux chanteurs, donc faut leur laisser une certaine liberté. Avec Johnny Dangerous (ndl : des Foremost Poets), c’est particulier, on ne l’a jamais vu, on ne s’est même jamais parlé. On s’envoit juste des mails. Après discussion, il te renvoie 40 pistes et tu fais ton shopping dedans, un ricain méga pro !

Les influences de Bot’Ox ?
J.B : Cette question est difficile parce que l’éclectisme n’est pas une posture, c’est la réalité : notre bibliothèque doit compter au moins 12 000 vinyles. Je crois vraiment qu’on n’a pas de barrière, avec un goût pour les trucs qui sortent de l’ordinaire et qui sont un peu bizarres, donc ça donne une collection de trouvailles sans Marvin Gaye ou Mickael Jackson.

Une recommandation ?
J.B: Throbbing Gristle par exemple. Un groupe culte qui a un peu inventé l’indus, avec une démarche ultra personnelle, une carrière moins flamboyante, mais une création qui est restée sur le long terme. La musique qu’on écoute pour se détendre hors boulot, est plutôt ancienne. La période des années 75-80, une époque où y’avait cette espèce de mélange entre des techniques modernes et les instruments, du 50/50, qui produisait une musique parfois plus novatrice que les morceaux de notre décennie. Surtout quand tu vois la manière dont est faite la musique aujourd’hui : avec omniprésence de l’ordinateur, et un son plutôt agressif.

Sur la construction de l’album, vraiment éclectique qui passe de la pop à l’électro, ça m’a fait un peu penser au dernier album de Trentemoller, qui nous avait habitué à la techno au départ et qui maintenant introduit des morceaux instrumentaux très rock comme vous le faites, inclus dans une construction complètement hétéroclite.
J.B : Oui, j’ai l’impression que tous les producteurs de musiques électroniques intéressants finissent par recouper ça à un moment ou à un autre, que ce soit Trentemoller, Matthew Dear, Caribou. Quand tu fais de la musique, tu aimes une guitare, tu aimes une boite à rythme, tu aimes un synthé, tu aimes une basse, tous les sons sont chouettes à exploiter. Dire « je ne fais que de l’électronique » ou « que de l’acoustique », ca ne veut rien dire. Aujourd’hui, les gens font de la musique en incorporant tout ce qui leur plait, il n’y a plus ce côté subversif que la techno pouvait avoir il y a quelques années, lorsqu’elle créait encore une dichotomie dans la société. Par contre il y a ce danger de ne plus entendre que de la musique lisse, à culture de masse. C’est hallucinant comment la musique électronique est montrée par les médias ; au cinéma, les scènes en discothèques sont révélatrices et ridicules. C’est pour ça qu’on a aussi voulu montrer une autre vision de la discothèque et la réalité de la fête.

Votre musique est très cinématique. On ne peut pas écouter un morceau de Bot’Ox sans s’imaginer un décor et un dynamisme au travelling. Vous avez travaillé sur des bandes originales de films, comme le thème pour Mineurs 27. D’autres projets cinématiques sont-ils en cours ?
B.B : Non ca c’est une grande frustration. On l’a fait effectivement avec Mineurs 27, on l’a aussi fait en one shot live avec un film de Carl Theodor Dreyer : La Passion de Jeanne d’Arc, à l’auditorium du Louvre. Malheureusement, ce sont des films peu connus du public, on était content de notre musique et hélas, on a pu voir à ce moment-là à quel point le monde du cinéma est trash. La musique de film, c’est un truc pour lequel on pense avoir une forme de fluidité, on arrive à s’adapter de manière assez naturelle au monde de l’image. Donc pas de projet actuellement mais ca viendra !

Samedi 29 mars, vous jouez à la Gaîté Lyrique avec David Shaw. Comme vos morceaux sont très éclectiques, electro, avec ou sans collaboration vocale, rock. A quoi doit-on s’attendre ? J’imagine que vous serez plus de deux sur scène ?
J.B : Je suis batteur mais je ne suis pas un génie de la batterie, et comme on a un batteur qui est vraiment fantastique et qu’on ne peut pas lâcher, je préfère m’éclipser de ce côté-là. On aura Benjamin en tant que guitariste, un bassiste, Mark chantera tout ce qu’il peut chanter et jouera aussi de la guitare et on aura aussi un clavier. On jouera pratiquement tout le nouvel album plus des anciennes. Sur scène, y’a une énergie encore un peu plus rock que sur le disque donc faut s’attendre à un truc un peu plus pêchu.

Cool ! Du Grands Boulevards qui dure 10 minutes !
Qu’en est-il de votre aura internationale ?
J.B : On est à moitié connu au Mexique, on ne sait pas trop pourquoi et on a un bon succès en Amérique du Sud. Un peu aux EU aussi, mais le cœur de notre auditoire pour l’instant reste la France.

J’ai quelques questions supplémentaires de la part de nos lecteurs :

Victor, entrepreneur à Lille : Arrivez-vous à vivre de votre musique ? Si oui comment ? Et à quel moment avez-vous décidé de vous y consacrer totalement ?
B.B : C’est marrant, ces questions. Depuis que j’ai 25 ans, oui je vis de ma musique : je suis DJ, je fais des concerts, notre musique est exploitée à droite à gauche, à l’image, on fait des travaux de productions pour d’autres groupes aussi, on fait plein de choses différentes. Mais oui, on s’en sort ça va.
J.B : On sent le mec qui a envie de faire mais qui flippe. Oui on vit de notre musique. Il faut savoir qu’on a une très faible visibilité sur l’avenir, c’est ça qui est un peu stressant finalement. La musique c’est un risque à prendre et encore plus quand tu essaies de faire une musique vraiment personnelle, que tu ne fais aucune concession sur l’éventuelle commercialisation de ton oeuvre. C’est un choix important.

Adélie, étudiante à Bordeaux :  Une date sur Bordeaux ?
B.B: On est passé à l’I-Boat l’année dernière. On discute d’une autre date.

Caroline, entrepreneur à Shanghai : A quand la tournée en Chine ? Je veux vous voir !
B.B : On ne rêve que de ça, qu’elle nous voit, mais la Chine c’est un peu compliqué pour le moment.
J.B : Une petite tournée en Chine, ça ferait kiffer tout le monde, mais maintenant on approche tous de la quarantaine, il faut que ce soit organisé, donc je compte sur Caro pour nous trouver ca !

Merci de m’avoir donné un peu de votre temps. On se retrouve samedi 29 à la Gaîté Lyrique !
J.L.
[Photo à la une de  Marco Dos Santos]

En partenariat avec:

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