FESTIVAL OU CAPITAL – L’EXEMPLE LOLLAPALOOZA

.

Ou comment la belle idée d’un partage de musique live, initiée dans un champ de fleurs sauvages a progressivement glissé vers l’essorage intensif et maximisé du porte-feuille des festivaliers…

Newport, Reading, Glastonbury, Hurricane, Paléo… Tous ces festivals aux noms connus des afficionados de musique débouchant les tympans ont une longue histoire prenant généralement source dans l’inspiration woodstockienne (sauf pour Newport, ancêtre des ancêtres). Ces festivals ont traversé le temps et ont du affronter les turbulences des périodes contemporaines pour pouvoir continuer à exister: formulé simplement, ils ont du devenir rentables. Les équipes d’organisation ont donc changé, certains festivals sont devenus des filiales de gros groupes de divertissement.

L’effondrement de l’industrie du disque à compter de l’aube des années 2000 a également totalement transformé  la source principale des revenus des artistes. On vient moins jouer en festival pour défendre son dernier album que pour gagner sa vie d’artiste. Ce faisant, les cachets des uns et des autres n’ont cessé d’augmenter, accentuant par là-même le besoin de rationalisation et de rentabilité imposé aux programmateurs par les directeurs ou propriétaires de festival. On a évidemment entendu parler de ces phénomènes cette année avec Rock en Seine (détenu majoritairement par AEG) concurrencé sur son premier jour par la nouvelle création de Live Nation, le Paris Summer Jam.

Il en va de même pour ce festival un peu particulier et revendiqué alternatif (à sa création) qu’est Lollapalooza. A l’occasion de la deuxième édition de la version parisienne du désormais grand cirque (made in Live Nation, justement), on vous propose un petit stop et un regard sur les 25 dernières années pour essayer de saisir comment les changements évoqués plus haut ont agi sur l’identité du festival initié entre autres par Perry Farrell, membre fondateur de Jane’s Addiction ou de Porno for Pyros.

Mais avant tout cela, qu’est-ce que veut donc dire ce mot foutraque ? Les sources divergent… Voici 3 possibilités parmi d’autres.

La plus probable est que ce mot magique, sûrement cousin éloigné du Supercalifragilisticexpialidocious de Mary Poppins, désigne en argot de rue une chose ou une personne inhabituelle, déroutante, voire choquante mais avec un petit côté positif, soit quelque chose d’extraordinaire, au sens premier du terme. Cela peut aussi désigner cette réaction en chaîne lorsque quelqu’un raconte quelque chose de drôle et que le rire des premiers entraîne celui des autres jusqu’à ce qu’on arrive au fou-rire, le vrai, le beau, celui qui fait qu’on n’arrive plus à respirer et qui vous oppresse les côtelettes… Il pourrait également s’agir d’un orgasme durant 3 jours… On vous laisse poursuivre vos recherches de ce côté-là. C’est sûrement avec un peu de tout ça à la fois que Perry Farrell et ses acolytes avaient mis sur pied la tournée d’origine.

Car oui, Lollapalooza était à la base une tournée indépendante, rock et festive créée par Perry Farrell, qui écumait les USA avec jusqu’à 40 dates par édition à travers tout le pays. La première édition a lieu en 1991 et compte à l’affiche de dignes représentants de l’Indie rock de la fin des années 80 comme Violent Femmes, Jane’s Addiction (évidemment) ou Siouxsie and the Banshees mais aussi les tout jeunes et déjà déroutants Nine Inch Nails et même un des premiers cross-over rap/metal réussis, le Bodycount d’Ice-T. Eclectisme, déjà… Mais éclectisme cohérent ! Quoique… Pas pour tout le monde. Dès le début de l’existence de la tournée, les purs et durs de la musique indé, notamment un certain Steve Albini, décriaient le principe et affirmaient que ceux qui jouaient là étaient aussi des victimes du grand méchant capital en train de dévorer le milieu de la musique indépendante US du début de ces années 90. L’avait peut-être pas complètement tort le gars Steve, au vu de ce qui s’est passé depuis…

Pourtant, Farrell et ses associés mettent clairement en avant le côté alternatif de la tournée et des groupes y participant. Il y a même toujours eu plus que de la musique à Lollapalooza. Dans ces premières années, on peut trouver dans ce joyeux fatras foutraque des compagnies circadiennes, des conférences autour de la préservation de la planète, des thèses politiques « alternatives » pour les USA, tout un aréopage de ce qui est censé représenter cette culture alternative que les organisateurs souhaitent mettre en exergue. La tournée prend son essor et devient un rendez-vous incontournable de l’été américain. Bon an mal an, la programmation semble satisfaire le public de plus en plus nombreux. Même le retrait de Nirvana de l’affiche de la tournée ’94, suite au décès de Kurt Cobain en avril, ne chamboulera que très peu l’affluence prévue cette année-là.

Victime (ou pas ?) de son succès, de plus en plus de personnes veulent venir à une des dates de la tournée Lollapalooza chaque année. Le besoin de têtes d’affiche de plus en plus imposantes se fait sentir. Inévitablement, l’éternelle querelle revient: pour certains, des têtes d’affiche trop mainstream signent forcément l’arrêt de mort de l’esprit alternatif de la tournée; pour les autres, c’est le genre musical qui n’est plus assumé (la polémique autour de Metallica tête d’affiche de l’édition 1996 n’est toujours pas terminée à ce jour). Bref, doucement mais sûrement, l’idée originale de la tournée est en train de mourir de sa belle mort et 1997 est la dernière édition de cette version « Lollapalooza Tour » , si on excepte 2003, tentative de refondation qui se solda par un échec commercial et l’annulation de la tournée suivante prévue à l’été 2004.

C’est en 2005 que la version de Lollapalooza encore d’actualité aujourd’hui (soit un festival sur plusieurs jours se tenant dans l’historique Grant Park de Chicago) voit le jour. Ferrell est toujours dans l’affaire mais des poissons de plus en plus gros se sont joints à lui et à ses partenaires de l’époque. Notamment C3 Presents, le plus gros promoteur indépendant de concerts et agent de musiciens de l’époque. Une petite décennie plus tard, C3 se fait absorber par un poisson encore plus gros, un certain Live Nation. Voilà pour l’historique. A partir de 2011, Lollapalooza s’exporte et le festival compte progressivement des éditions au Chili, au Brésil, en Argentine, en Allemagne et donc, dernier né de la famille, en France, à l’hippodrome de Longchamp (d’autres pays sont à l’étude). Si l’historique festival de Reading a été une des inspirations quand Farrell a monté sa tournée originelle, l’esprit du vénérable festival anglais comme on le connaissait dans les année 90 n’est plus du tout la référence de cette édition parisienne.

Tout a changé, évidemment.

En-dehors des fans hardcore de chaque artiste (et oui il y en a encore et tout le temps), on vient à Lollapalooza entre potes, éventuellement écouter un peu de musiques, mais surtout se prendre masses de selfies immédiatement partagés sur les différents réseaux sociaux. La musique ne semble clairement plus le critère de jugement principal pour savoir si un festival est bien ou pas. Alors ça a parfois du bon que les organisateurs se soucient aussi de l’accueil de leurs festivaliers, notamment en terme d’alimentation. On ne va effectivement pas se plaindre de pouvoir avoir le choix entre plusieurs chefs reconnus qui mettent en place leur food-truck ou équivalent en élaborant un menu spécifique pour la durée du festival; ou bien d’avoir le choix entre plusieurs types de bière et ne pas être obligé de forcément consommer des bières blonde insipides avec un grand H vert sur le verre.

A Lollapalooza, on peut se faire tatouer, on peut acheter des jeans, on peut jouer à des jeux vidéo, on peut gagner tout plein de merchandising, on peut acheter tout le merchandising de tous les groupes présents (ou pas…), on peut amener ses enfants (mais rien de neuf non plus ici, Glastonbury faisait déjà l’annonce d’une Children’s area en… 1981), on peut sauver la planète (en tout cas donner son argent pour espérer qu’elle le soit), on peut tester son alcoolémie, on peut… écouter de la musique ?

Tout cela n’empêche sûrement pas de passer un bon moment ni d’entendre et de voir des performances de haut niveau. Entre rock de stade (The Killers, magistraux cette année), sets soul classieux (Rag ‘n Bone Man), rap hardcore (Scarlxrd, « drunk as fuck » selon ses propres termes, mais bluffant), soupe rnb popesque (déjà tellement oubliés) et électro douteuse (mais pas que, fort heureusement, merci M. Kalkbrenner), tous les concerts ne peuvent pas être du goût de tous. Ca laisse d’ailleurs des moments de répit entre 2 sets susceptibles de nous intéresser, à condition de trouver un coin d’ombre, autre gros problème de l’édition parisienne si on n’a pas d’accréditation media ou de pass VIP qui permettent de se réfugier dans d’agréables petits endroits préservés avec arbustes, tables et cocktails (merci encore les amis, on reviendra l’année prochaine si vous voulez encore de nous ;-).

Bref, la vérité est sûrement ailleurs mais la dimension d’un tel festival est forcément une raison de ne pas pouvoir avoir une programmation trop pointue, dans un genre musical ou un autre. L’aspect organisationnel et logistique d’un tel raoût est d’ailleurs assez flippant au final. Pour preuve: comme c’est désormais malheureusement la règle dans la majorité des gros festivals, tous les concerts ont commencé (et surtout se sont terminés) EXACTEMENT aux horaires que le programme annonçait. Pour les artistes, comment garder un semblant de spontanéité ? On peut finalement remercier Nekfeu de s’en être un peu « balek » selon se propres termes, en continuant son show sur la scène principale A un peu au-delà de 20h30, heure à laquelle The Killers devaient enchaîner sur la scène principale B (à Lollapalooza, les deux scènes principales sont côte à côte, de façon à ce qu’il n’y ait aucun temps mort du aux changements de configuration de plateau)… Ca a donné une belle battle et un gloubiboulga sonore des plus intéressants  (imaginez un mauvais mash-up entre M. Brightside et « J’aurais pas du »). Impressionnants Killers qui viennent jouer leur titre phare (prévu à la base en fin de concert, et qu’ils re-joueront quand même pour clore leur set) pour ferrailler « soniquement » parlant avec ce gars qu’ils ne connaissaient évidemment pas. On espère que tout ce petit monde est allé boire un coup à la fin même si on peut raisonnablement en douter…

A travers cet exemple précis de l’édition parisienne de Lollapalooza, on a finalement  l’illustration de la mutation des festivals depuis le milieu des années 90. Tous les ingrédients du départ sont toujours là. Polémiques de programmation mises a part, la recette est la même. Sauf que cela s’est mondialisé, au sens premier. A la place d’une (grosse) tournée US organisée par un groupe et les groupes des copains, on a finalement une tournée mondiale (beaucoup des groupes jouant à Paris figurent aussi dans le programme des autres Lollapalooza) organisés par un promoteur géant, lui-même représentant également la plupart des artistes. Le rassemblement de joyeux idéalistes mélomanes dans un champ de fleurs sauvages est définitivement passé de mode.

– Boris Chapelle –

Crédits Photos: Charles Reagan Hackleman, Unknown

Crédit Vidéo: WatchMojo.com, Lollapalooza, TennantSama, Thomas Mebius