Festival BBMIX 2019 : un beau bébé qui a fêté ses 15 ans !

D’habitude lorsqu’un festival fête ses 10, 15 ou 20 ans, on a droit à une affiche « All Star Game » avec des incontournables déjà croisés maintes fois. Ce ne fut pas le cas pour ce festival de musiques expérimentales cis à Boulogne Billancourt (d’où le BB) qui aura fait le même choix que les années précédentes : n’en faire qu’à sa tête, à sa guise, et proposer une programmation éclectique, en 2 phases, mêlant artistes rarement vus sur scène à ce qu’il faut d’actualités réjouissantes, avec pour point de mire toujours, la découverte (tardive ou pas) sans concession, satisfaisant à la fois les curieux++ et les connaisseurs pointus.
Alors oui, le choix d’une salle assise comme le Carré Belle-Feuille pour des musiques de noise, rock, expé, peut paraître incongru, mais pour de l’ambient c’est parfait. De plus, le son est bon, et les lumières, même si plutôt tamisées cette année (je me rappelle Hyperculte et les artistes célébrant Saravah l’année dernière magnifiquement mis en lumières plus colorées) sont d’excellente qualité, donnant envie d’aller voir ce qui s’y passe d’ordinaire, si tant est que l’on habite cette contrée…

Soir 1 – Ca balance pas mal à Boulogne

En guise d’introduction à cette soirée orientée rock décomplexé et sans fioriture, le festival nous propose… tout l’inverse, à savoir Petosaure, combo de 6 musiciens accompagnant un Patrick Garou Fiori dramaqueen, trop longtemps enfermé dans une cathédrale maudite semble-t-il. Le chant pleurnichard et les textes boursoufflés forment un univers grandiloquent qui peine à convaincre. Ce « fils de l’enfer » nous l’aura fait vivre d’ailleurs, l’enfer, mais mon voisin et moi préférerons nous en amuser, sans pour autant s’éterniser plus de 2 morceaux.

Heureusement les hurluberlus du Villejuif Underground viendront bientôt remplir l’espace de leur légèreté d’ores et déjà légendaire. Mais pour l’heure, c’est le moment parfait pour aller traîner dans le hall, se faire quelques toiles, et aller à la rencontre du père des illustrations des pochettes de Frustration, Baldo Ortas-Peretti, dit Baldo. Personnage ultra sympathique et avenant, curieux et disert sur tout ce qui le passionne, l’artiste plasticien officie dans l’ombre depuis plus de 30 ans. Egalement batteur des Os Noctambulos, la musique fait très tôt partie intégrante de sa vie, même si ça ne se lit pas forcément dans ses œuvres ancrées dans l’ère industrielle, ambiance ouvriers versus machines gigantesques, forages et mines de charbon. On trouve aussi dans ses oeuvres un humour grinçant, prenant un malin plaisir à détourner ou maltraiter de vieilles affiches pop art (cf ses illustrations). En tout cas, c’est un plaisir et une surprise de contempler en taille originale (un bon mètre carré) ces peintures indissociables d’un certain état d’esprit du rock français actuel incarné par Frustration. Mais au-delà de cette affiliation, Baldo mérite le détour principalement pour son regard, graphique oui, mais le sien propre aussi, celui avec la petite flamme de l’enfance qui scintille toujours…

Il est temps de retourner dans la salle rejoindre les poulains foutraques de l’écurie Born Bad Records qui ont la réputation de faire trembler quelques sièges en mode bon enfant cela dit. Ils tournent depuis un moment mais à part une vidéo live aperçue récemment qui ne m’avait pas convaincu, ils n’étaient pas spécialement sur ma wishlist, et pourtant. Avec leur coolitude nonchalante, le Villejuif Underground a emporté l’adhésion dès le 3e morceau, y compris la mienne.

Une partie du public enthousiaste se trémousse sur les côtés en bas des allées (c’est le problème de cette salle où l’on n’a pas trop le choix que d’être assis), tandis que le chanteur Nathan Roche, qui ne tient pas en place, joue de l’espace en se déplaçant partout : dans le public, enjambant les sièges ou s’asseyant au 1er rang en face du reste du groupe pour les regarder jouer. On ne sait jamais vraiment ce qu’il va se passer et c’est tant mieux. On a l’impression d’être invités chez eux à une répéte, c’est joyeux et « relax », et ça fait pas de mal par les temps qui courent.

 

Wild Billy Childish – Punk à chapeau

Portant moustache en aiguille et casquette anglaise style Sherlock Holmes, Billy Childish est un trublion actif depuis 1977, quand résonne fort et, pourtant meurt rapidement, le punk british. Son punk à lui est plutôt issu du rock à l’ancienne, avec ses racines blues, on pense parfois à un riff des Kinks et l’on y entend régulièrement des solos, dissonants certes, mais des solos quand même (pas très punk tout ça ;)), il prend aussi souvent une couleur garage, voire surf, le tout fraîchement mouliné dans un grand mixer au son crade. Méconnu ? Sûrement. Inconnu pas tout à fait : auteur d’une poignée de romans, d’une bonne 30aine de recueils de poèmes ainsi que de milliers de tableaux, ce furieux prolifique est aussi adulé par Mudhoney, qui le feront enregistrer sur Sub Pop et l’emmèneront en 1re partie sur une tournée, et les White Stripes qui auraient bien aimé se faire produire par lui dans son studio, avec son matos.

Le matériel, parlons-en, car cela constitue une partie de la spécificité de ce live, et sa marque de fabrique en général : là où les artistes (jeunes) aiment emmener leur son de studio sur scène en la personne d’un ordi équipé d’Ableton Live, le moustachu de Chatham emmène non seulement ses vieux amplis, mais également sa vieille console à lampe pour la voix, et ses propres enceintes de sono (des colonnes Shure improbables), refusant catégoriquement d’être repris par la sono du lieu où il joue (même devant 10 000 personnes !) pour ainsi préserver l’authenticité d’un live au son vintage, lo-fi et, de fait, intimiste, les vieux c’est mieux maintenant. Et quelle ne fut la révélation sonore et l’immense joie de recevoir dans les oreilles ces watts de musique dénuée de toute basse superflue (pas comme dans les musiques actuelles), voire de toute basse tout court, tellement tout est concentré dans le medium. Ca sature « naturellement », c’est pas propre et quel pied. La salle est pleine, et pourtant au 4e rang, on se croirait plongé dans l’authenticité d’un pub qui aime le rock qui fait mal aux oreilles tout en parlant au coeur. Baldo et Jiess Nicolet (co-progammateur et patron de MyFavorite/Kongfuzi) m’avaient prévenu juste avant, j’avoue avoir été soufflé.

Mis à part un petit problème d’accordage de guitare qui durera un peu trop longtemps et le poussera à chanter a capella un classique blues, John the Revelator, tout ce qui sortira des amplis Hiwatt, Selmer et la batterie Premier d’époque, martelée de mains de maîtres par son immense acolyte au flegme tout britannique, sera une tuerie enchanteresse.
La dame à la basse chantera également plusieurs titres, ou l’accompagnera de sa voix elle aussi venue de temps reculés du rock 60’s, délicieusement nasillarde.
Alors que « I knew you before you knew punk » résonne encore dans le cervelet en sortant de la salle, un échange est organisé entre l’artiste et le public, d’abord dans le hall, puis finalement dans les gradins pour plus de confort, et encore une fois, d’intimité, une bonne manière de redescendre de ces hauteurs électrifiées de façon tout à fait décomplexée.

Soir 2 – Bon dimanche, sous vos applaudissements !

Allez, on chausse ses plus belles pantoufles et on y retourne. Je plaisante… à moitié. La deuxième soirée, il est vrai, sera plutôt consacrée à l’ambient, l’expérimentale avec un soupçon de pop, donc plutôt OKLM.

C’est avec une Carla Dal Forno radieuse et (car ?) enceinte que l’on s’échauffe gentiment les conduits auditifs, bien calés dans le fauteuil, câlinés par sa dream-pop cotonneuse. Accompagnée de sons modulaires ou plus électro, par un mec en pull orange, la chanteuse caresse sa basse Hohner pour donner du corps à cette musique tantôt très aérienne, tantôt plus lourde ou menaçante, soutenue par un beat sombre et orageux, ou encore tendant les bras à un post-punk minimaliste à la Young Marble Giants.
C’est charmant et ce sera la musique à peu près la plus rythmée de la soirée, c’est pour dire qu’on ne fera pas de folie… Ce sera encore moins le cas avec Felicia Atkinson qui délivre un set tout en susurrements à peine perceptibles, matîné de sons FX/ambient, samples de voix ou se posent parfois quelques notes de piano, des tapotis sur un xylophone. On se laisse porter volontiers vers ses océans d’ondes discrètes.

/!\ Mention spéciale « relou » au photographe qui mitraille (debout juste devant la scène) en mode rafale avec un shutter qui fait un bruit de dingue pendant ce genre de set ultra-calme, bravo, irrespectueux autant pour l’artiste que pour le public.

Heureusement pour nous (r)éveiller de bien meilleure façon, il y a dans un petit auditorium à l’écart un dénommé Erwin Stache qui propose une performance bien expérimentale avec son bric à brac électro-acoustique fait maison a priori, tout étant relié à des oscillateurs un peu zinzins qu’il martyrise avec un sérieux désarmant. Ici un croisillon qui résonne en en jouant comme d’un accordéon, là des tubes qui provoquent des ondes un peu folles lorsqu’on les malaxe fermement, hum euh bon. Un peu déçu de ne pouvoir y rester plus longtemps mais il me faut une place pas trop mal située pour la suite.

 

Hajimemashite Midori san

Point d’orgue du week-end, la japonaise Midori Takada était à l’honneur pour clore ce festival aventureux, ce qui fut un honneur avant tout pour nous. L’impatience était grande d’assister enfin à une performance de cette dame difficile à classer: compositrice, percussionniste, danseuse, …dont l’album Through the looking glass repressé en 2017 fait figure de monument ambient quasi « world » parmi les amateurs éclairés. Active depuis les années 70 à Berlin, puis participant à divers projets aux sonorités africaines ou freejazz, principalement au sein du Mkwaju Ensemble, elle parvient toujours à conserver cette part méditative orientale, à force de tintements de cloche, et un certain minimalisme tout autant qu’une puissance entre Asie et Afrique, épique en tout cas, quand il s’agit de percussions pures.

La scéno intrigue et promet d’ores et déjà de belles sonorités à se mettre sous les tympans : cymbales disséminées partout autour d’un énorme Marimba et de fûts de batterie disposés un peu comme des tambours japonais, et derrière elle un gong.
Après une entrée discrète, pas après pas mesuré, maîtrisé, en frottant une cloche de méditation dans la pénombre, l’artiste enchaîne sur un solo de gong, d’abord martelé puis caressé/frotté, jusqu’à extinction des résonances qui auront déjà provoqué quelques frissons d’émoi.
La suite est un texte mi chanté mi parlé, évoquant l’esclavage, on imagine, tout en traînant une chaîne lourde et sonore. Puis après avoir fait tinter chacune de ses cymbales, Takada fait grincer un instrument étrange, digne des meilleurs films d’angoisse, tant par sa forme que par ses suintements cristallins. Ce n’est pourtant qu’un Aquaphone, sorte de poignée entourée de tiges en métal que l’on « joue » à l’archet, l’eau que l’on verse dans la poignée participant de cette sonorité particulière.

Après ce moment mystérieux, c’est au tour du Marimba d’être mis à contribution pour un long (trop long ?) moment. Entre récit percuté et conte évaporé, on voyage et s’évade entre moments graves et d’autres plus légers, ou bien l’on s’assoupit ou encore on quitte la salle. C’est malheureusement arrivé et c’est bien dommage car le meilleur reste à venir.
Revenant sur son gong  le temps d’un second solo, il est temps ensuite de démontrer son art de faire chanter les fûts… Et c’est magistral, spectaculaire, impressionnant, comme du Taiko dans son côté le plus guerrier, ou des percu africaines tribales à souhait, un mélange de tout ça avec à la clé une élévation quasi chamanique, uniquement rendue possible grâce au rythme.

 

Et après ça, pas un soupçon d’impression d’essoufflement, une maîtrise parfaite du corps, un esprit vif et libéré pour un moment magique délivré devant nous. Un dernier tour de cymbales et puis s’en va, saluant en toute modestie un public sur le cul, Midori Takada aura brillé ce soir de mille feux, tel un soleil noir et discret.

Textes, photos et vidéos – Alexis Cangy

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