New Path – Essaie Pas

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Découverts grâce à un 1er single dingue Danse sociale chez Teenage Menopause Records il y a 2 ans, le duo québécois revient avec ce que l’on peut considérer comme leur 3e album (leur 2e chez DFA), remarquable à plus d’un titre.

D’abord évidemment parce qu’il est rare qu’une œuvre musicale s’affilie aussi clairement, directement à une œuvre littéraire. En l’occurrence un roman (A scanner darkly / Substance Mort) abordant la distorsion des sens et des relations sociales en mode perché 24/7 et surveillance télévisée, écrit par le maître des réalités divergentes, Philip K. Dick. Le duo Davidson/Guérineau aura poussé l’hommage jusqu’à la pochette, bleue, avec cette sorte de fleur du mal en tracé.

Ensuite, parce qu’il prolonge et creuse le sillon des précédents opus, notamment Demain est une autre nuit, tout en prenant un tournant plus affirmé vers une techno sombre et texturée.

Enfin, tout simplement parce qu’il est excellent !

Qui peut le moins peut le plus

Reprenant la nomenclature de ses prédécesseurs, cette nouvelle sortie propose 6 titres compacts, en général assez nerveux, avec souvent un froid ressenti de l’ordre de -20° (Canada oblige) cependant hyper organique.

Les Aphides nous plonge dans un univers oppressant par un rythme lancinant, comme une pulsation cardiaque. A grand renfort de gargouillis sonores divers et variés, parasites en tout cas (les aphides – ces pucerons dont il est question ?), nous pénétrons donc, à petite dose, dans ce monde angoissé et angoissant où les pistes ne cesseront de se brouiller, entre paranoïa et schizophrénie.

La posologie prend un coup de fouet dès le second morceau. Futur Parlé démarre de façon très sombre (coups de synthé à la serpe horror 80’s façon vicelarde puis arpège mineur qui donne le tournis) pour envoyer un beat bien ferme doté d’un arrangement relativement éthéré (nappe et choeurs), plus mesuré qu’au départ. Avec sa voix-off-féminine-vaguement-robotique, entre conscience précog et IA profétique, ou simplement délire métaphysique d’un type « high », Marie Davidson nous interpelle pour nous rappeler que « l’avenir, ça n’existe plus depuis longtemps », « seulement les événements et les dates comptent », et que « le futur est parlé » (sic !). Comprenne qui peut. Toujours est-il que la perte de repères s’annonce grandissante et interroge dès lors, comme l’a toujours fait K. Dick, le principe même de réalité, à l’image du clip proposé.

Petite pause hautement funky et déviante avant les 2 prochains tracks tendus voire épileptiques, Complet brouillé est un curieux mélange de Kraftwerk, Prince et le hip hop des débuts (Afrika Bambaataa). Partant d’un rire, à la fois insouciant et démoniaque, on a l’impression de déambuler dans les rues de LA ou les couloirs d’une soirée, vêtu de ce « complet brouillé », entre cape d’invisibilité, car elle masque la personne qui la porte, et le costume-camouflage permettant de revêtir de multiples personnalités fictives lors des opérations d’infiltration. On saisit ça et là des bribes de conversations, ou bien est-ce déjà la folie qui gagne du terrain, profitant de l’engourdissement des sens et du cerveau sous prod avec toutes ces âmes virtuelles qui composent ce complet, et fait entendre leurs voix ?

Avec Les Agents des stups, on entre dans le dur du sujet. Descente de stups ou plongée définitive dans le vertigineux abysse des paradis artificiels dont chacun abuse dans le roman, le duo balance ici son track le plus nerveux, et aussi le plus jubilatoire.

On reconnaît la pâte du duo canadien dès les premières notes de basse au filtre tendu comme un string (Danse Sociale n’est pas loin). Un kick bien sec style TR707 s’emballe et mitraille pour nous prévenir qu’aucun répit ne nous sera accordé. Quelques breaks de toms plus tard, le kick se fait plus martial pour un beat archi sec, ultra vitaminé et jubilatoire, tandis qu’une sorte de sirène vient pousser sa plainte déchirante par intermittence, le tout évoquant une course poursuite, une fuite amok, vers une perdition finale, inévitable, dans un halètement qui s’éteint peu à peu.

Sorte de levure chimique en capsule portant à leur point culminant les fantasmes et les peurs les plus puissantes de ses usagers, la drogue dont il est ici question s’appelle Substance D (comme Dead en VO) et M (comme Mort par chez nous). L’on se retrouve alors avec le track du même nom au cœur de la matrice de personnalités éclatées aux sens démantibulés dans laquelle plonge la prise en quantité déraisonnable et répétée de cette Substance M, ou bien est-ce l’état de manque qui est décrit ici ? A un sound design cold à souhait succède une rythmique solide donnant l’impression d’avancer/reculer, bass-drum contre kick medium, soutenu d’arpèges à la limite de l’acide ou de la transe. Entre succession de couloirs de conscience, perdu dans ce labyrinthe réverbérant des « moi » suspendus, on cherche la porte de sortie, sans savoir si la mort ou la lumière se trouve au bout.

Cerise sur le marteau, le dernier titre prend tout le reste de l’album à contrepieds. New Path est un programme de désintoxication ambigu et mystérieux (sans vouloir spoiler ceux qui voudraient lire ou voir l’histoire), et c’est le nom donné à l’album. C’est aussi le morceau le plus sombre, décharné, arythmique de leur répertoire. On se retrouve dans une sorte de no man’s land qui sent la lobotomie, peuplé de réflexions simplistes et mystérieuses sur fond d’ambient dark et « déconnectée », entreVol au-dessus d’un nid de coucous et Blade Runner (tiens tiens, ce serait pas du même auteur ?). C’est audacieux de terminer de la sorte. En tout cas, volontairement ou non, cela retranscrit également très fidèlement l’amertume avec laquelle l’auteur a écrit ce roman (voir la « Note de l’auteur » à la fin de l’ouvrage).

Ca fait du bien quand ça fait mal

Evidemment New Path peut s’écouter sans connaître rien de l’histoire, ex nihilo, et il s’agira d’un très bon album techno minimal darkwave efficace avec cette touche « bande originale futuriste » qui lui du corps, une certaine épaisseur. Mais il réussit tout de même le tour de force d’évoquer des enchevêtrements contradictoires et complexes de type angoisse/plaisir, paranoïa/lâcher prise, perte de sens/acuité sensorielle, bref, ce petit cocktail de sensations équivoques que certains auront déjà peut-être exprimentées.

Pour ma part, j’ai pris double plaisir à l’écouter en revisitant le roman dans ma tête.

New Path
chez DFA Records
Alexis C.[…]
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Oui mais encore – A scanner darkly (le film)

Pour ceux que cela intéresse ou qui auraient la flemme de lire, une adaptation « cinéma », plus précisément prise de vue réelle avec une surcouche dessinée-animée façon GTA, a été réalisée par Richard Linklater en 2006 avec un casting de « malade mental » si j’ose dire (Keanu Reeves, Wynona Rider, mais surtout les excellents Woody Harrelson et Robert Downey Jr). Osé, sur la forme, et réussi dans l’ensemble, à voir absolument !