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Comment j’ai survécu à un week-end à la Ferme (Electrique) – part 1

Voilà plusieurs années que j’en entends parler, que je vois passer la programmation qui me chatouille les oreilles, qu’on me dit que c’est le meilleur festival d’Ile-de-France (bon j’exagère – déjà – peut-être un peu) etc. Or cette année, plus possible de reculer ou l’éviter, le festival La Ferme Electrique fête ses 10 ans et je ne pouvais pas ne pas y être, surtout après avoir été en contact avec son programmateur Guillaume Gilles qui m’a paru n’avoir qu’un objectif : le bonheur de son prochain… Une tente, un APN et quelques ami.e.s en poche, direction Gare de l’Est – Ligne P pour un trajet de 25 mn (et oui en fait, c’est tout près) + retard SNCF habituel.

“DE LA SUEUR ET DU FOIN”

Je ne referai pas l’historique de cette initiative peu commune à ses débuts, pour cela je vous invite à lire l’édito de cette année, mais pour les handicapé.e.s du clic, voici quelques éléments contextuels. La ferme c’est donc… une ferme, située à Tournan-en-Brie (77), qui abrite d’ordinaire l’association Fortunella œuvrant pour soutenir les artistes locaux en proposant des studios de répét’, la réalisation de maquettes et l’aide à la création d’évènements. Le festival, avant d’en être un, émane d’abord de l’envie de jouer entre potes en se dotant de moyens un peu moins hard-low-cost que ceux auxquels ces derniers sont parfois (souvent) confrontés dans les sous-sols français, en s’appuyant donc sur le matériel de l’asso.

Entre-temps, les envies sont devenues des ambitions, celle notamment d’agrandir un peu l’espace scénique, pour pouvoir inviter plus d’artistes qui seraient moins des potes mais tout aussi bandant auditivement et dans l’état d’esprit de La Ferme, à savoir du DIY à tous les étages, de la motivation, des êtres humains qui aiment leurs semblables et surtout l’envie de partager tout ça en toute électricité, euh, simplicité voulais-je dire.

Ainsi après 3 semaines de dur labeur pour transformer l’endroit en sorte de salon géant avec fauteuils en cuir plus que tannés par le temps, tables et chaises de guingois, décors récupérés ou fabriqués, peints et dessinés à la main (avec par exemple un beau mur noir et blanc par Marion Chombard de Lauwe, ci-dessus), la Ferme était prête à accueillir une nouvelle fois encore les festivaliers, affamés de Watts, de Hertz, de slams, de malt, de crêpes et autres frites maison (le tout servi par des bénévoles au poil).

MISE EN BOUCHE

Camping gratuit

Arrivé.es. vers 20h, on file jeter la « tente 2 secondes » dans le camping situé derrière le parking situé derrière la Ferme (à 10mn à pieds de la gare). On entend Casse Gueule au loin, petit pincement on va les rater, mais c’est pas comme si on ne les avait pas vus performer plusieurs fois auparavant. A l’entrée, tiens donc, des visages connus et plus joviaux que jamais de connaissances du Supersonic, c’est de bon augure. Première envie en entrant, évidemment faire le tour du proprio tout en faisant gaffe aux horaires de passage. Je me doutais que je ne pourrai pas assister à tous les concerts, étant donnée la petite 30aine d’artistes annoncés sur 2 jours, et le fait que certains passent en même temps. J’avoue que l’ensemble est tellement accueillant et semble avoir été récupéré, démonté, monté, peint etc avec une telle envie de faire plaisir, de l’ordre de l’abnégation, que ça donnerait presque envie d’oublier qu’on est venus voir des artistes pour juste chiller entre potes. Ainsi trop occupé.e.s à en prendre plein les mirettes pendant une première demi-heure « découverte » et à croiser quelques têtes connues, on ne passera qu’un court instant dans la Grange (scène principale) pour checker la déco et le volume de l’endroit, et écouter distraitement le rock indé noise au spoken word impeccable des Enablers. Car l’Etable (scène secondaire) accueille pendant ce temps la noise heavy d’ENOB, que l’on m’a chaudement recommandée. Et effectivement c’est une première claque sonique que je prends en pleine face, tellement la densité et l’intensité de leur set prend le contrôle de votre tête pour un bon vieux headbanging en mode lâcher prise bien énervé, mieux vaut avoir la nuque bien accrochée. Pleine, la salle est une véritable fournaise, il y fait facilement 45° et 90% d’humidité (de fait ce ne sera pas toujours évident d’y rester plus de 4 ou 5 titres), toutes les conditions sont donc réunies pour chauffer tout ce petit monde à blanc.

Il est grand temps d’aller chercher une bière bien désaltérante en tapant quelques frites aux copains assis sur l’accoudoir moelleux d’un fauteuil « vinetèdge ». En fond sonore, Le Singe Blanc a démarré son set sur la petite scène extérieure, dite « le Poulailler », dont la programmation éclectique n’aura rien à envier aux autres scènes. Ca sonne métal au début et je me dis tiens pourquoi pas, puis ça évolue en fusion, et ça titille mes souvenirs adolescents, allons voir écouter ça. Trois énergumènes torse nu se démènent gaiement face au public, les mimiques du barbu chanteur et l’aplomb du bassiste chanteur aussi font le show, surtout que leur musique part facilement en vrille, entre élucubrations funk, no wave, cassures rythmiques et riffs changeant toutes les 20 sec animés d’onomatopées ou charabia d’une langue fictive parfois proche des Teletubbies, on prend une bonne dose de no rock décomplexé et festif. Parfait avant d’aller se mettre au chaud dans la Grange pour un des temps forts de la soirée.

 

BATEAU IVRE

J’ai toujours été un peu frustré de ne les voir que de loin, ne me sentant pas de plonger dans la mêlée accompagnant chacune de leur prestation. Cette fois, photos obligent, j’en ai eu plein les yeux, les oreilles et surtout plein le dos, littéralement. En effet, passer 45 mn à supporter, voire subir, l’enthousiasme, passablement alcoolisé, de 200 fans, collé aux enceintes retour en essayant d’immortaliser les meilleures grimaces de Fabrice ne fut pas chose aisée. Mais bordel quel plaisir, quelle sensation inénarrable que celle d’avoir l’impression d’être sur un bateau ivre en pleine tempête (deux de mes potes étaient accrochés au gros poutreau – mélange de poteau et de poutre – à côté de moi, tel.le.s deux naufragé.e.s bien heureux). Frustration ont donc mis tout le monde d’accord (« j’aime moins maintenant, ils sont plus mainstream depuis Empires of shame » et patati et patata) et c’est bien en live qu’il faut juger de leur puissance et de leur sincérité. Qu’il s’agisse de leurs « tubes » (en majorité) ou de leurs titres plus récents, je n’ai pour ma part senti aucun répit, ni devant, ni derrière moi, pris au milieu de ce système circulaire parfait de flux d’énergie allant de la scène au public, puis du public à la scène. Sincèrement j’ai cru que mon appareil allait décéder subitement fracassé sur une enceinte et mon tronc être séparé net de mon bassin (vous sentirez mieux la houle en visionnant la vidéo). Mais non, j’allais pouvoir continuer la soirée même si ce live-ci m’a clairement pas mal vidé.

 

ET CA CONTINUE, ENCORE ET ENCORE

Le problème avec les festivals, c’est que ça ne s’arrête jamais, ça joue tout le temps, et l’on se trouve souvent tiraillé entre besoin de glander un peu et soif de découverte quitte à en mourrir à la fin. Et quand on a la chance d’être invité pour ramener et partager quelques sensations et photos à des lecteurs qui ne sont a priori pas payés pour cliquer sur Like, on se dit d’autant plus qu’il ne faut rien lâcher, et parfois (souvent) c’est pour le mieux.

Keruda Panter

Ainsi après une courte pause (précisons qu’il est minuit passé), je me retrouve à mettre sur la balance Keruda Panter et son cold post punk un peu noise chanté en français et Make-Overs et leur garage noise rouquin et ravageur. Les premiers, composés de membres actifs de la Ferme depuis ses débuts, jouent dans l’Etable (l’étuve). Assez cool pour recharger les batteries durant quelques morceaux, la gueule d’ange « à la jeunes gens modernes » et les poses de dandy du chanteur, la boîte à rythmes qui balance bien, les lignes de basse efficaces, les guitares et synthés bruitistes bizarrement ce soir ne m’émeuvent pas. Or d’habitude je suis plutôt « dans la cible ». Attention, rien de personnel, je me rends simplement compte que malgré la fatigue, je suis encore électrisé par la décharge précédente et j’ai besoin de me replonger rapidement dans un bouillon de watts furieux. Et c’est bien ce que va me procurer ce duo mixte sud africain à la chevelure de feu dont on me parle depuis un petit moment (sachant qu’il est actif depuis déjà 10 ans !). Paie tes 10 000 Volts dans la tronche devant la fougue de ces deux-là, Martinique Pelser martelant sans ménagement sa batterie en mode derviche tourneur de la tête (difficile de voir son visage) et Andreas Schönfeldt martyrisant sa Fender à coups de riffs minimalistes et efficaces, les deux chantant ensemble la plupart du temps. On pourra dire que le couple aura mis le feu au poulailler avec son punk garage noise, avec un dévouement et une simplicité sans concession. Bref, c’est le premier coup de coeur (parmi les artistes que je ne connaissais pas) du week-end.

Le temps de trouver un second souffle, gorgé d’enthousiasme, je retourne à la Grange pour recevoir la messe de The Psychotic Monks. Ayant déjà chroniqué leur dernier live parisien [ voir The Psychotic Monks, archanges garage-noise ] , je ne m’épancherai pas trop longtemps sur leur cas, sinon à dire que leur set (évidemment plus court) n’a pas déçu. Commençant forcément par l’intro cargo décrite auparavant puis le tellurique It’s gone, qui envoie toute la salle valser d’un coup, le groupe installe son ambiance crépusculaire, à la fois puissante et sensible, avec une maturité encore une fois assez incroyable pour leur âge (présumé).

On finira cette soirée avec le smile devant les rythmiques analo-acoustiques endiablées de Deux Boules Vanille. Pour celles/ceux qui ne connaissent pas encore, deux batteurs bricolo ont un jour décidé de fabriquer leurs propres synthés en forme de panneaux plein de boutons pour régler les oscillos, filtres et autres enveloppes. La petite touche personnelle vient du fait qu’ils se sont amusés à relier leurs batteries à leurs synthés, déclenchant ainsi des notes à chaque frappe. L’ensemble donne du coup l’impression qu’un troisième musicien fantôme joue du steel drum pendant que les deux compères font danser les foules sur des rythmiques syncopées d’un exotisme tribal irrésistible. C’est le parfait défouloir final et festif avant la fin des réjouissances, enfin pour cette nuit, malgré la petite impression qu’ils étaient moins dedans que les fois précédentes.

Nous sortirons tous rassasié.e.s, gentiment encerclé.e.s par les bénévoles encore vaillants et souriants. Bon, même si la méthode peut tristement rappeler à certains les techniques policières employées Place de République encore récemment, on ne leur en voudra pas. Retour donc vers la tente, avec un petit goût de reviens-y, ou serait-ce surtout l’envie d’une dernière bière de « débrief » qu’aucune supérette ou vendeur de rue ne nous proposera, cela va de soi. Ce qui n’est sûrement pas plus mal vue la journée qui nous attend le lendemain.

To be continued…

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Texte, photos et vidéos Alexis Cangy

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