Boris Chapelle

Sophie Hunger – La perfection en toute modestie

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Pour filer l’évidente métaphore qui se propose même aux modestes germanistes, Sophie Hunger a très faim sur ce Molecules Tour et avait décidé de manger toute crue cette salle de La Cigale dont le public était tout à fait prêt à se laisser dévorer. Aidée de 3 multi-instrumentistes stratosphériques, la soirée fut d’une qualité musicale extraordinaire. Et la première partie que Sophie avait choisi était au niveau…

 

Venant tout droit de Montreal, Matt Holubowski, moitié de polonais Québécois, a charmé les oreilles de la petite foule de La Cigale, grossissante au fur et à mesure de son set.

Accompagné d’une violoncelliste choriste (alternant entre son majestueux instrument et un synthé basse) et d’un batteur esthète, le guitariste chanteur a enchaîné 6 titres avec une maestria assez rare pour une première partie.

Hormis un premier titre assez bancal pour cause de balance assez approximative et de basses bien trop envahissantes, la voix de Matt et les arrangements du trio ont mis sur le devant de magnifiques compositions dans un style folk hybride assez jouissif. On remarque Down The Ravel ou The Falling of Pretending, qui offre à Matt l’occasion de joyeusement maltraiter sa guitare folk pour un duo épique avec sa violoncelliste. Par la suite, le jeune homme ne manque pas de faire briller sa voix aérienne et puissante, balancée sur une rythmique plus groovy qui ne dénote pas un seul instant dans le reste du set. Le set (trop court) se clôt avec Beverly Moon, titre inédit sur disque.

Après un entracte qui a fait monter l’envie et l’impatience du public, Sophie Hunger commence son concert parisien de la même façon que débute son septième et dernier album en date, Molecules, par le titre She Makes President. Nappes évanescentes et atmosphères mystérieuses venant happer le public avant de plonger dans les syncopes et les ruptures rythmiques de ce morceau. L’occasion de se rendre compte que la voix d’Émilie Jeanne-Sophie Welti pour l’état civil est une pépite assez peu commune et qui, sur disque, n’est pas triturée par quelque ingénieur du son en excès de zèle; cela nous permet donc de retrouver les mêmes sensations sur scène que sur disque. Impressionnant !

Après l’intro de The Actress, seule au piano et au chant, la pâte musicale de la soirée va progressivement prendre et nous emmener jusqu’à des sommets de grâce et de qualité rarement atteints dans des conditions de relatives petites salles comme La Cigale. Let It Come Down et Shape permettent de se rendre compte de la palette sonore que ce quatuor peut dérouler, notamment avec la première apparition du bugle, instrument ingrat et pas forcément sexy au premier abord. Mais ce qu’Alexis Anerilles arrive à en faire (lui l’homme au nonante-neuf claviers comme le désignera Sophie) est tout bonnement jouissif. Mais les deux autres performers ne sont pas en reste: le batteur, sur ce même titre, passe à la guitare folk et l’autre clavier, Marielle Chatin, saura dans d’autres morceaux nous faire savourer sa pratique du saxophone ou des percussions électroniques.

Avant le cinquième titre de cette soirée, Sophie nous livre ses premiers mots en français, avec cet accent savoureux de la Suissesse originaire de Berne qu’elle est. Elle évoque notamment ses cinq soirées passées sur la scène de La Boule Noire (de l’autre côté du mur à cour de La Cigale, les deux salles étant mitoyennes dans le boulevard de Rochechouart) il y a maintenant 10 ans; 5 nuits de folie à ses dires… Et elle remercie le public d’être encore et toujours là pour l’écouter aujourd’hui… Mais comment pourrait-on l’ignorer ? S’ensuit alors une avalanche sonore marquée de guitares électriques et d’une rythmique electro pop speed parfaitement calibrées pour un revival 80s: c’est Love Is Not The Answer, issue de Supermoon, son précédent album sorti en 2015. Dissonances et matières sonores amples et denses forment le coeur de ce morceau qui emmène le spectateur progressivement jusqu’à un crescendo très puissant et majestueux. Miss Hunger nous fait même l’honneur d’un solo de guitare noisy, lorgnant sur l’expérimental où l’on ne peut s’empêcher de songer à certaines des meilleurs divagations d’un Thurston Moore qui se serait perdu en « Electronie ».

La douceur et la grâce (à nouveau) de A Protest Song, où le bugle et le saxophone se calent sur la guitare et la voix de la grande prêtresse du soir apportent un touchant contrepoint au maelström que nous venons de vivre. Faisant fi de ses « nonante-neuf » claviers ou de son bugle, Alexis se mue alors en bassiste sensible et groovy à la fois comme les ruptures de ce titre le suggèrent subtilement. C’est encore un morceau issu de ce dernier album, Tricks, qui reprend la folie sonore là où Love Is Not The Answer l’avait laissée. Le quatuor vocal pour le coup prend toute son ampleur dans le break avant un crescendo final complètement dément tout en étant évidemment maîtrisé dans les moindres détails. A saluer également au passage la merveilleuse performance de son ingénieur du son Grégoire Paquier et de la créatrice des effets visuels, Marine Roux. La mise en sons et en lumières est clairement au niveau de la prestation musicale du soir.

Avec There is Still Pain Left, le « My Love, My Love » initial est remplacé pour l’occasion du soir par un « Julio, Julio » adorable, suite à un échange avec un admirateur présent dans la salle. Sophie lui demandant comment il se prénomme, on entend un « Julian » fuser et Sophie en fait donc un « Julio » pour commencer son morceau, une des plus belles compositions issue de Molecules. Clairement venue pour défendre cet album qui la voit explorer des contrées beaucoup plus électroniques que par le passé, on a droit à Coucou, comptine triste amère au refrain en français. Sophie poursuit dans la langue de Molière avec l’incontournable reprise de Noir Désir, Le Vent Nous Portera, qu’elle avait initialement interprété sur son album 83, sorti en 2010 et grâce à laquelle un public plus large avait pu découvrir son univers. C’est d’ailleurs une version hypnotique et pleine de magie sous-jacente que les 4 performers du soir nous proposent.

Après avoir fait saluer et ovationner ses musiciens et son équipe, elle nous délecte de deux de ses compositions chantées en allemand (suisse allemand ? avis aux experts…): Das Neue et Z’lied vor Freiheitsstatue. Encore le versant mélancolique pour évoquer cette statue de la liberté qui se rend compte qu’elle n’est pas libre de… marcher. Le set se clôt sur Hanghanghang laissant tout le monde abasourdi et applaudissant à tout rompre.

Le rappel ne fait pas l’ombre d’un doute et c’est un enchaînement I Opened A Bar suivi de Speech (une reprise d’un morceau de Fisher) qui atomise à nouveau La Cigale. Certainement le morceau le plus explosif du set, elle se ménage alors un instant de répit et de recueillement pour conclure avec Train People et ses délicates polyphonies vocales.

Evidemment, une seule envie: que tout cela ne s’arrête jamais… Merci Sophie !

Crédits Vidéo: Jeff Bosvieux, cyrille9973

FESTIVAL OU CAPITAL – L’EXEMPLE LOLLAPALOOZA

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Ou comment la belle idée d’un partage de musique live, initiée dans un champ de fleurs sauvages a progressivement glissé vers l’essorage intensif et maximisé du porte-feuille des festivaliers…

Newport, Reading, Glastonbury, Hurricane, Paléo… Tous ces festivals aux noms connus des afficionados de musique débouchant les tympans ont une longue histoire prenant généralement source dans l’inspiration woodstockienne (sauf pour Newport, ancêtre des ancêtres). Ces festivals ont traversé le temps et ont du affronter les turbulences des périodes contemporaines pour pouvoir continuer à exister: formulé simplement, ils ont du devenir rentables. Les équipes d’organisation ont donc changé, certains festivals sont devenus des filiales de gros groupes de divertissement.

L’effondrement de l’industrie du disque à compter de l’aube des années 2000 a également totalement transformé  la source principale des revenus des artistes. On vient moins jouer en festival pour défendre son dernier album que pour gagner sa vie d’artiste. Ce faisant, les cachets des uns et des autres n’ont cessé d’augmenter, accentuant par là-même le besoin de rationalisation et de rentabilité imposé aux programmateurs par les directeurs ou propriétaires de festival. On a évidemment entendu parler de ces phénomènes cette année avec Rock en Seine (détenu majoritairement par AEG) concurrencé sur son premier jour par la nouvelle création de Live Nation, le Paris Summer Jam.

Il en va de même pour ce festival un peu particulier et revendiqué alternatif (à sa création) qu’est Lollapalooza. A l’occasion de la deuxième édition de la version parisienne du désormais grand cirque (made in Live Nation, justement), on vous propose un petit stop et un regard sur les 25 dernières années pour essayer de saisir comment les changements évoqués plus haut ont agi sur l’identité du festival initié entre autres par Perry Farrell, membre fondateur de Jane’s Addiction ou de Porno for Pyros.

Mais avant tout cela, qu’est-ce que veut donc dire ce mot foutraque ? Les sources divergent… Voici 3 possibilités parmi d’autres.

La plus probable est que ce mot magique, sûrement cousin éloigné du Supercalifragilisticexpialidocious de Mary Poppins, désigne en argot de rue une chose ou une personne inhabituelle, déroutante, voire choquante mais avec un petit côté positif, soit quelque chose d’extraordinaire, au sens premier du terme. Cela peut aussi désigner cette réaction en chaîne lorsque quelqu’un raconte quelque chose de drôle et que le rire des premiers entraîne celui des autres jusqu’à ce qu’on arrive au fou-rire, le vrai, le beau, celui qui fait qu’on n’arrive plus à respirer et qui vous oppresse les côtelettes… Il pourrait également s’agir d’un orgasme durant 3 jours… On vous laisse poursuivre vos recherches de ce côté-là. C’est sûrement avec un peu de tout ça à la fois que Perry Farrell et ses acolytes avaient mis sur pied la tournée d’origine.

Car oui, Lollapalooza était à la base une tournée indépendante, rock et festive créée par Perry Farrell, qui écumait les USA avec jusqu’à 40 dates par édition à travers tout le pays. La première édition a lieu en 1991 et compte à l’affiche de dignes représentants de l’Indie rock de la fin des années 80 comme Violent Femmes, Jane’s Addiction (évidemment) ou Siouxsie and the Banshees mais aussi les tout jeunes et déjà déroutants Nine Inch Nails et même un des premiers cross-over rap/metal réussis, le Bodycount d’Ice-T. Eclectisme, déjà… Mais éclectisme cohérent ! Quoique… Pas pour tout le monde. Dès le début de l’existence de la tournée, les purs et durs de la musique indé, notamment un certain Steve Albini, décriaient le principe et affirmaient que ceux qui jouaient là étaient aussi des victimes du grand méchant capital en train de dévorer le milieu de la musique indépendante US du début de ces années 90. L’avait peut-être pas complètement tort le gars Steve, au vu de ce qui s’est passé depuis…

Pourtant, Farrell et ses associés mettent clairement en avant le côté alternatif de la tournée et des groupes y participant. Il y a même toujours eu plus que de la musique à Lollapalooza. Dans ces premières années, on peut trouver dans ce joyeux fatras foutraque des compagnies circadiennes, des conférences autour de la préservation de la planète, des thèses politiques « alternatives » pour les USA, tout un aréopage de ce qui est censé représenter cette culture alternative que les organisateurs souhaitent mettre en exergue. La tournée prend son essor et devient un rendez-vous incontournable de l’été américain. Bon an mal an, la programmation semble satisfaire le public de plus en plus nombreux. Même le retrait de Nirvana de l’affiche de la tournée ’94, suite au décès de Kurt Cobain en avril, ne chamboulera que très peu l’affluence prévue cette année-là.

Victime (ou pas ?) de son succès, de plus en plus de personnes veulent venir à une des dates de la tournée Lollapalooza chaque année. Le besoin de têtes d’affiche de plus en plus imposantes se fait sentir. Inévitablement, l’éternelle querelle revient: pour certains, des têtes d’affiche trop mainstream signent forcément l’arrêt de mort de l’esprit alternatif de la tournée; pour les autres, c’est le genre musical qui n’est plus assumé (la polémique autour de Metallica tête d’affiche de l’édition 1996 n’est toujours pas terminée à ce jour). Bref, doucement mais sûrement, l’idée originale de la tournée est en train de mourir de sa belle mort et 1997 est la dernière édition de cette version « Lollapalooza Tour » , si on excepte 2003, tentative de refondation qui se solda par un échec commercial et l’annulation de la tournée suivante prévue à l’été 2004.

C’est en 2005 que la version de Lollapalooza encore d’actualité aujourd’hui (soit un festival sur plusieurs jours se tenant dans l’historique Grant Park de Chicago) voit le jour. Ferrell est toujours dans l’affaire mais des poissons de plus en plus gros se sont joints à lui et à ses partenaires de l’époque. Notamment C3 Presents, le plus gros promoteur indépendant de concerts et agent de musiciens de l’époque. Une petite décennie plus tard, C3 se fait absorber par un poisson encore plus gros, un certain Live Nation. Voilà pour l’historique. A partir de 2011, Lollapalooza s’exporte et le festival compte progressivement des éditions au Chili, au Brésil, en Argentine, en Allemagne et donc, dernier né de la famille, en France, à l’hippodrome de Longchamp (d’autres pays sont à l’étude). Si l’historique festival de Reading a été une des inspirations quand Farrell a monté sa tournée originelle, l’esprit du vénérable festival anglais comme on le connaissait dans les année 90 n’est plus du tout la référence de cette édition parisienne.

Tout a changé, évidemment.

En-dehors des fans hardcore de chaque artiste (et oui il y en a encore et tout le temps), on vient à Lollapalooza entre potes, éventuellement écouter un peu de musiques, mais surtout se prendre masses de selfies immédiatement partagés sur les différents réseaux sociaux. La musique ne semble clairement plus le critère de jugement principal pour savoir si un festival est bien ou pas. Alors ça a parfois du bon que les organisateurs se soucient aussi de l’accueil de leurs festivaliers, notamment en terme d’alimentation. On ne va effectivement pas se plaindre de pouvoir avoir le choix entre plusieurs chefs reconnus qui mettent en place leur food-truck ou équivalent en élaborant un menu spécifique pour la durée du festival; ou bien d’avoir le choix entre plusieurs types de bière et ne pas être obligé de forcément consommer des bières blonde insipides avec un grand H vert sur le verre.

A Lollapalooza, on peut se faire tatouer, on peut acheter des jeans, on peut jouer à des jeux vidéo, on peut gagner tout plein de merchandising, on peut acheter tout le merchandising de tous les groupes présents (ou pas…), on peut amener ses enfants (mais rien de neuf non plus ici, Glastonbury faisait déjà l’annonce d’une Children’s area en… 1981), on peut sauver la planète (en tout cas donner son argent pour espérer qu’elle le soit), on peut tester son alcoolémie, on peut… écouter de la musique ?

Tout cela n’empêche sûrement pas de passer un bon moment ni d’entendre et de voir des performances de haut niveau. Entre rock de stade (The Killers, magistraux cette année), sets soul classieux (Rag ‘n Bone Man), rap hardcore (Scarlxrd, « drunk as fuck » selon ses propres termes, mais bluffant), soupe rnb popesque (déjà tellement oubliés) et électro douteuse (mais pas que, fort heureusement, merci M. Kalkbrenner), tous les concerts ne peuvent pas être du goût de tous. Ca laisse d’ailleurs des moments de répit entre 2 sets susceptibles de nous intéresser, à condition de trouver un coin d’ombre, autre gros problème de l’édition parisienne si on n’a pas d’accréditation media ou de pass VIP qui permettent de se réfugier dans d’agréables petits endroits préservés avec arbustes, tables et cocktails (merci encore les amis, on reviendra l’année prochaine si vous voulez encore de nous ;-).

Bref, la vérité est sûrement ailleurs mais la dimension d’un tel festival est forcément une raison de ne pas pouvoir avoir une programmation trop pointue, dans un genre musical ou un autre. L’aspect organisationnel et logistique d’un tel raoût est d’ailleurs assez flippant au final. Pour preuve: comme c’est désormais malheureusement la règle dans la majorité des gros festivals, tous les concerts ont commencé (et surtout se sont terminés) EXACTEMENT aux horaires que le programme annonçait. Pour les artistes, comment garder un semblant de spontanéité ? On peut finalement remercier Nekfeu de s’en être un peu « balek » selon se propres termes, en continuant son show sur la scène principale A un peu au-delà de 20h30, heure à laquelle The Killers devaient enchaîner sur la scène principale B (à Lollapalooza, les deux scènes principales sont côte à côte, de façon à ce qu’il n’y ait aucun temps mort du aux changements de configuration de plateau)… Ca a donné une belle battle et un gloubiboulga sonore des plus intéressants  (imaginez un mauvais mash-up entre M. Brightside et « J’aurais pas du »). Impressionnants Killers qui viennent jouer leur titre phare (prévu à la base en fin de concert, et qu’ils re-joueront quand même pour clore leur set) pour ferrailler « soniquement » parlant avec ce gars qu’ils ne connaissaient évidemment pas. On espère que tout ce petit monde est allé boire un coup à la fin même si on peut raisonnablement en douter…

A travers cet exemple précis de l’édition parisienne de Lollapalooza, on a finalement  l’illustration de la mutation des festivals depuis le milieu des années 90. Tous les ingrédients du départ sont toujours là. Polémiques de programmation mises a part, la recette est la même. Sauf que cela s’est mondialisé, au sens premier. A la place d’une (grosse) tournée US organisée par un groupe et les groupes des copains, on a finalement une tournée mondiale (beaucoup des groupes jouant à Paris figurent aussi dans le programme des autres Lollapalooza) organisés par un promoteur géant, lui-même représentant également la plupart des artistes. Le rassemblement de joyeux idéalistes mélomanes dans un champ de fleurs sauvages est définitivement passé de mode.

– Boris Chapelle –

Crédits Photos: Charles Reagan Hackleman, Unknown

Crédit Vidéo: WatchMojo.com, Lollapalooza, TennantSama, Thomas Mebius

 

The Big « Badassry » of EELS

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Ce qui suit est un fait indéniable: 21 ans après son dernier passage à l’Olympia, EELS a livré un magnifique concert. E, soit Mark-Oliver Everett, chanteur, guitariste, compositeur, auteur, vainqueur de plusieurs dépressions, brillant écrivain, comique troupier, joueur de maracas et de tambourin, ce E-là était en pleine forme sur la scène de la salle du boulevard des Capucines qui affichait complet à cette occasion.

C’est sur Gonna Fly Now (mais si, cette musique qui caractérise la série des films Rocky) que le quatuor du soir entre en scène, tels des boxeurs prêts à en découdre (décidément c’est la mode, rapport à l’entrée sur ring d’Arcade Fire en avril dernier). Et il y a du gabarit sur scène: Jeffrey « The Chet » Lyster à la guitare qui accompagne E depuis maintenant un bon moment, Big Guy à la basse (il est vraiment très grand le bonhomme), « ancien missionnaire mormon au Japon à l’efficacité toute relative concernant les conversions » mais diabolique avec sa 4 cordes en main et le batteur, le petit nouveau comme E l’appelle, Little Joe.

[Cliquer sur les photos d’Antoine Monégier du Sorbier pour les agrandir]

Les 4 débarquent arborant lunettes de soleil et fringues plutôt sobres et classiques. E a une barbe assez fournie, est coiffé d’un chapeau qui ne quittera pas sa tête, ne porte pour l’instant pas de guitare en bandoulière.

C’est donc en tant que E, le chanteur, accompagné de EELS, son groupe (« The Motherfuckin’ Eels » dans le texte original) qu’ils mettent le feu  à l’Olympia sans autre forme d’introduction en enchainant 5 titres assez rock dont 2 reprises d’entrée, soit Out in the Street (The Who) suivi de Raspberry Beret (Prince). A l’issue desquelles E nous surprend une première fois en avouant qu’il va super bien et qu’il s’excuse même de nous avoir délaissé pendant 4 ans… Normal, il faisait sa dep’ cyclique. Le public est hilare, en redemande. La soirée part bien.

Etonnante cette fraîcheur qui émane de l’interprétation des 3 titres suivants, tous composés par ce jeunot de 50 ans ! Et interprétées par ce groupe, quel groupe ! Tout tourne à merveille et, chose assez rare, les 3 autres musiciens chantent très bien. Outre la première cover de Prince sur laquelle les arrangements vocaux nous saisissent, nombreux sont les titres qui en bénéficieront, comme Dirty Girl, Open My Present ou encore l’inénarrable Climbing to the Moon.


[©Vidéo de Live to love music Do Riane]

Le plus marquant reste tout de même Novocaine for The Soul, le premier et éternel tube de EELS (extrait du premier album Beautiful Freak paru en 1996, historiquement la première référence de Dreamworks Records,  tout jeune label à l’époque, disparu depuis). Ce titre adoré de tous est justement méconnaissable dans un nouvel arrangement fantastique ! On avait pu avoir un aperçu de tout cela grâce à un concert donné pour l’antenne de France Inter il y a un mois à peine.

Après avoir fait bouger son public, E lui demande s’il est prêt pour du… soft rock ? Dit comme ça, on pourrait avoir peur. Mais pas avec ces anguilles… Ce sont de magnifiques titres qui vont s’enchainer, mettant en avant une mise en scène épurée mais tellement efficace et surtout, un très bon son venant notamment mettre en valeur les performances guitaristiques du Chet ! Quel bonheur de l’écouter sur A Magic World ou Rusty Pipes, redoublant d’inventivité pour reproduire notamment certaines  des ambiances ou des sons des claviers des albums. Car c’est la constante de cette tournée mondiale: E ne joue pas de clavier et aucun des autres instrumentistes non plus.

Les ballades acidulées vont ensuite s’enchainer et s’immiscer au milieu de morceaux plus rythmés. Les blues à papa côtoient sans coup férir des développements plus abstraits, voire bruitistes. Le set est en fait un bijou du point de vue strictement musical, une grande réussite en terme de timing. Merci à eux, merci à E.

C’est évidemment avec regret que l’on quitte l’enceinte, espérant de longues minutes que le foutraque, fantasque et génial californien revienne sur scène, toutes lumières allumées, nous rejouer quelque mélodie d’un titre exhumé d’une discographie qui commence à être pléthorique (The Deconstruction, le dernier en date, est le 12ème album studio de Eels). Et pour ceux souhaiteraient rester en compagnie de M. Everett, n’hésitez pas à lire (ou relire) cette formidable autobiographie Things that Grandchildren Should Know, traduite en français (mais épuisé) sous le titre de Tais-toi ou Meurs. Aucune de ces deux options n’avaient été retenues ce 9 juillet à Paris.

– Boris Chapelle –

OVERSEAS: une réussite française made in Outre-Manche

evergren

C’est avec le titre Tongues, extrait du EP Aux Echos paru fin 2017, que nous avions repéré les p’tits frenchies résidents londoniens d’Evergreen, trio composé de Fabienne Débarre, Michael Liot et William Serfass.

C’est d’ailleurs avec Tongues que s’ouvre Overseas, leur deuxième album, qui sort aujourd’hui même. Le morceau débute par une complainte en anglais, gospelisante et envoûtante… La production de la première partie du titre se rapproche de certaines ambiances chères au groupe australien Architecture in Helsinki (prononcer Orkitegtcheu) en mode un poil down… Et puis surgit ce break insolite… Ou plutôt cette autre chanson incluse en mode gigogne dans la première: une voix féminine prend le pas progressivement, apportant un contrepoint en français au reste du chant masculin en anglais. Et c’est de cette façon que les différents titres s’enchainent; on passe de l’anglais au français et vice et versa, de la voix de Fabienne à celle de Michaël et inversement.

L’album est une vraie réussite: des mélodies claires, simples et évidentes; des textes coulants, lovants, suffisamment mélodieux pour qu’on en oublie le sens et qu’on les laisse exciter nos sens. On peut être moins séduit par les chansons « 100% french melody » telles que le nouveau single Comme Si mais tout cela reste de haute volée, porté par une production léchée et efficace que l’on doit à Ash Workman, soit le réalisateur d’albums pour Metronomy, rien que ça.

Cette réussite est d’ailleurs encore plus significative quand on observe le courant actuel où tous ces labels ont la bonne idée de tous essayer de produire la même musique, au même moment: cette espèce d’électro-pop niaise et peu inventive à base de comptines absurdes, froides et aux textes inutilement hermétiques. Tout le contraire de ce que Evergreen nous propose de découvrir dans Overseas. Il y a là au contraire le supplément d’âme nécessaire et la science infuse de la mélodie; ça, ça ne se trouve pas dans une campagne de comm’…

Un vrai petit bijou à écouter d’urgence ! Encore une fois, ça tombe bien, ça sort aujourd’hui !!

Commander Overseas [Because Music] par Evergreen

– Boris Chapelle –

ARCADE FIRE : THEY DO DESERVE LOVE !

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Entre un show millimétré, riche et multiculturel, une scène en forme de ring de boxe placée au milieu de la salle, une fin de concert déjà légendaire à l’extérieur de l’Arena, une générosité sans faille de tous les interprètes pendant toute la durée du concert et un répertoire passé en revue du premier au dernier album en date, les Montréalais ont marqué de leur empreinte la scène parisienne et ses 18 000 spectateurs. Ne cherchez pas, ne cherchez plus, le plus grand groupe de rock du monde s’appelle bien Arcade Fire. Retour (presque) exhaustif sur cette soirée…

C’est d’un marching band éclectique et fantastique dont on se souviendra le plus. D’un marching band formé par les membres d’Arcade Fire et du Preservation Hall Jazz Band en procession autour de la Bercy Arena, tels ceux que l’on pourrait croiser un soir de carnaval (ou pas…) dans les rues de La Nouvelle Orléans.

Joie, bonheur, intensité, extase et encore bien plus que ça ! Tout cela se lit sur le visage de Win Butler en tête de la fanfare, tout comme sur celui de Régine Chassagne et de tous les autres participants.


[Video de Vincent Remède]

Et on est fâché encore un peu plus d’avoir loupé le Preservation Hall Jazz Band à cause de ces temps de filtrage qui vous imposent de venir trois heures avant l’ouverture des portes si vous voulez pouvoir assister à la performance de la première partie.

Mais dès l’extinction des lumières de Bercy et le début du message de présentation du groupe, à la manière de boxeurs entrant sur le ring (car la scène, centrale et carrée est à ce moment là entourée de 3 cordes à la manière d’un ring de boxe), on est propulsé dans l’univers fantastique du désormais plus grand groupe de rock au monde: ARCADE FIRE !!

Everything Now ouvre donc le bal comme à chaque fois visiblement sur cette tournée. Il est assez aisé de rendre une salle conquise directement extatique quand on lance les hostilités avec le meilleur titre de Abba depuis 1978. C’est ce que je m’étais dit l’année dernière en découvrant ce single qui annonçait l’album au titre identique quelques mois plus tard.

Cela va sans dire, c’est pour moi beaucoup plus qu’un titre des suédois.

A commencer par ce que raconte le morceau et l’album entier, exprimant le vertige de notre société de consommation globalisée; ne prônant pas forcément pour une décroissance ou toute autre mécanisme souhaitable pour sortir de tout cela mais en exprimant très bien les manifestations des effets de cette consommation irréfléchie. Toute la scénographie avant et pendant le show était conçue autour de cette idée. Les imitations de « commercials » américains étaient absolument magiques et criant de vérité sur les quatre grands écrans qui surplombaient les quatre côtés du ring.

Ensuite, parce qu’Arcade Fire c’est minimum dix personnes sur scène ce soir là ! Les membres à part entière bien sûr, comme le batteur Jeremy Gara, métronome du groupe installé sur la petite plateforme circulaire rotative installée au centre du ring, le bassiste Tim Kingsbury, le multi-instrumentiste (et surtout tambouriniste fou) Richard Reed Parry, le frangin de Win, Will Butler, multi-instrumentiste à peine moins fou mais aussi les musiciens qui complètent la formation pendant cette tournée mondiale. Touts sont au taquet dès leur entrée sur scène (sur le ring).

Les échanges de poste et d’instruments commencent dans un joyeux bordel qui va croissant. Et d’ailleurs, après ce début discoïde, back to basics pour continuer d’augmenter la pression de la cocotte que Bercy est devenue avec le deuxième hymne de la soirée, Rebellion (Lies), issu du premier album (Funeral). C’est évidemment sur ce titre qu’on entend pour la première fois de la soirée le violon de la talentueuse (et magnifique) Sarah Neufeld (oui je suis amoureux de la dame et de sa musique depuis très longtemps 😉

Bref, la sauce a pris, tout le monde est en transe, here we go !

Comme s’ils avaient conscience que s’ils continuaient comme ça, Bercy risquait l’apoplexie, ils enchainent alors avec Here Comes the Night Time suivi de Haïti. Plus calme ? Façon de dire seulement, tant les titres se terminent en grande java antillaise, danseuses haïtiennes en costumes sur scène, Régine Chassagne n’étant pas la dernière à se déhancher après nous avoir conquis avec son chant.


[Video de Aulnay Libre]

No Cars Go nous remet la tête dans Neon Bible pour la première fois de la soirée avant qu’ils ne filent Electric Blue et Put Your Money on Me , 2 brûlots entre electro et disco au son très lisse mais tellement dense ! La montée finale avec les différentes voix de TOUS les musiciens prenant les différentes parties du choeur me font regretter qu’ils ne se soient pas aventurés un peu plus hors de la structure des albums. D’une façon générale, c’est le seul micro-reproche que j’oserais formuler: certains titres auraient pu mériter quelques variations plus prononcées par rapport aux versions connues. Cela dit, si tous les groupes actuels se mettaient déjà à jouer leur répertoire avec la maestria d’Arcade Fire ce soir-là, le monde du concert en serait véritablement bouleversé.

Exemple encore avec Neon Bible, morceau éponyme du 2ème album où, sur la demande de Win Butler, chacun a allumé la lumière de son téléphone portable. Il est d’ailleurs assez flippant de se rendre compte qu’on peut éclairer Bercy uniquement de cette façon. Cela dit, cela crée une magnifique ambiance de (presque) recueillement pour savourer ce titre, pour lequel on se fait rouler à chaque écoute en concert. En effet, après l’avoir réécouté soigneusement sur disque avant le show,on se dit qu’il n’est vraiment pas à la hauteur du reste de ce deuxième album et on se demande surtout pourquoi il a donné son titre à l’album. Et une fois savouré live, l’évidence est là, c’est magnifique, lancinant, entêtant, ouvert à tout le monde. Chacun rentre dans la comptine et savoure la chose.


[Vidéo de Megabize]

Et quelle joie de comprendre qu’ils enchainaient avec My Body Is a Cage ! La grand messe était ouverte, les poils au garde a vous, les glandes lacrymales gonflées à bloc, on découpait ce soir là à Bercy de grandes tranches d’émotions pures.

Comment faire repartir un concert après une telle décharge émotionnelle ? En reprenant au commencement, soit avec Neighborhood #1 (Tunnels), morceau qui ouvrait le premier album du groupe, il y a de cela plus de 14 ans déjà (#argh).

Après cela, petit détour en banlieue avec l’enchainement initial de leur 3ème album, The Suburbs suivi de Ready to Start; puis c’est pour Sprawl II (Mountains Beyond Mountains) que Régine aura revêtu son habit de lumière disco. Je ne sais si j’ai commencé à être sérieusement perturbé par ce concert qui commençait déjà à devenir légendaire mais ce morceau écouté de si nombreuses fois m’est quand même apparu comme une libre interprétation du Heart of Glass de Blondie

L’interprétation de Reflektor et d’Afterlife, tout extraordinaires morceaux qu’ils sont (et malgré l’extrême générosité de tous les musiciens qui continuaient de transparaître sur scène) a été un poil ternie par le système son de Bercy, qui reste quand même une salle dans laquelle il est difficile de faire sonner des choses denses et complexes, mélange de sources acoustiques et électroniques…

Mais c’est aussi le moment de dire combien le show était total d’un point de vue visuel. Entre la reprise des mouvements des uns et des autres sur les 4 écrans géants qui surplombaient le ring, les 2 énormes boules à facettes qui transformaient par instant Bercy en la plus grande discothèque du monde (#tutesouviens) ou les jeux de lumière qui recréaient un ring multicolore autour de la scène, c’était magistral.

Et pendant Reflektor, j’ai particulièrement apprécié cette apparition fugace du visage de David Bowie, lui qui avait participé à l’enregistrement du morceau.

Creature Comfort, à la structure et au discours glaçant mais tellement fantastique dans son énergie, suivi de Neighborhood #3 (Power Out), autre sommet de Funeral, venaient clore le set… dans un premier temps.

Car il était plus qu’évident que le rappel allait commencer; et qui plus est, par cette chanson dont le titre était à ce moment-là évidemment un total non-sens: We Don’t Deserve Love. Guys, are you kidding ?

Puis c’est le retour de Francis Bebey pour la reprise de The Coffee Cola Song, composition de M. Bebey père, Patrick de son prénom, d’où est issu le fameux motif à la flûte pygmée qu’on entend dans Everything Now.


[Video de Live and Love Music]

Et c’est donc tout naturellement au fur et à mesure que la chanson glisse vers Everything Now (continued) que l’ensemble du Preservation Hall Jazz Band fait son retour sur la scène. Le ring a maintenant l’air tout petit et tout est prêt pour le morceau qui va clore le concert, soit Wake Up: l’explosion finale, la communion, l’osmose (toutes ces conneries de journaliste), on les a bien ressenties et je crois que quelques dix-huit mille autres personnes aussi.


[Video de Shenhua44]

Le retour à la réalité des (vraies) pubs de Bercy est bien trop brutal alors on s’échappe vite du théâtre de lumières qui, une fois abandonné par les génies de la soirée, redevient un grand hall froid sponsorisé par une chaîne d’hôtels…

Et puis, comme évoqué au début de cet article, la magie est revenue, certes pendant de trop courtes minutes mais pour de très longues années dans les mémoires, instant rare et précieux, dans les allées devant Bercy. Avec ce marching band…

Comme c’était un évènement attendu par de très nombreuses personnes, Arte et France Inter étaient en direct. Le show légendaire est donc (bientôt) disponible en replay !

– Boris Chapelle –

 

Surchauffe General Elektriks

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Et c’est pourtant un poil à reculons que je me suis rendu à la Cigale ce jeudi 12 avril 2018 pour découvrir sur scène General Elektriks, sous forme de quintette. Pourquoi à reculons ? Parce que j’avais parcouru le dernier album, visiblement trop vite, et que je n’avais été que trop peu emballé.

La faute à l’écoute superficielle du gars qui veut écouter trop de choses en même temps ou à un album un poil hermétique ? Je ne sais pas encore mais ce que je sais dorénavant, c’est que General Elektriks est une formation bouillante, explosive, festive, fofolle, précise et violente quand elle est sur scène.

Le groupe live est formé autour du grand manitou Hervé Salters aux claviers et chant (meilleur jumper derrière clavier qu’il m’ait été donné de voir jusqu’ici); du bassiste Jessie Chaton à la coiffure afro et au jeu de scène savoureux, alternant entre statisme absolu et déhanchés diaboliques, provoquant les rires mais aussi les hourra d’un public acquis; du guitariste Eric Starczan, hyper efficace sachant alterner entre rythmiques funky et solos guitarheroesques; et d’un formidable duo de percussionnistes, se relayant selon les titres à la batterie (pour les 2), à la MPC (boîte à rythme de la marque Akaï) pour Jordan Dalrymple ou au vibraphone pour l’écrêté Norbert Touski. Le duo aura d’ailleurs l’occasion de proposer une joute savoureuse entre batterie et MPC dans la partie instrumentale et crescendo d’un des morceaux du set.

[Vidéo de Live to love music Do Riane]

Car ce que je vais retenir de la performance de ce groupe, c’est son aptitude à faire évoluer n’importe quel morceau vers quelque chose de réellement jouissif pour les oreilles et le cerveau ! Même lorsque la base du morceau ne convainc pas forcément (cela m’est arrivé d’être un poil déçu par les lignes de chant ou l’agencement initial), le groupe arrive systématiquement à nous emmener plus loin (et surtout plus fort). Adeptes et grands maîtres du crescendo progressif qui rend une salle folle d’enthousiasme et musiciens hors-pair pouvant partir dans des solos ou des « battles », les cinq fantastiques du soir savent rendre le set intéressant à chaque seconde; on a même envie que les morceaux continuent encore et encore…

La set list semble par ailleurs mûrement et sereinement réfléchie car même lorsqu’un morceau comme You Took your Time, issu du dernier album et assez (trop ?) calme vient refroidir les ardeurs du public, ils enchainent avec une reprise méchamment boostée du Tainted Love de Soft Cell. Qui ne sera d’ailleurs pas la seule reprise du set puisque le premier des deux rappels de la soirée sera clos par le Girls & Boys de Prince.

Des accents disco, du lorgnage vers Of Montreal sur certains titres, des réinterprétations de « vieux » titres hyper efficaces (quelle version de Tu M’Intrigues !) et de nouveaux titres (A Dreamy Disposition ou Amour Uber Alles) qui fonctionnent plutôt mieux que sur l’album que je me dois, encore une fois, de réécouter plus attentivement.

Et surtout, le plus important, comme le dit RV: « Sautez avec nous !! »

Oh putain, que oui !!

– Boris Chapelle –

[Photo Une : Concert antérieur 2016 ©Jérémy Toix]

BOARDING HOUSE REACH – JACK WHITE

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Si un groupe débutant à la carrière discographique balbutiante avait eu le génie et le culot de proposer à un label les trois premiers titres de cet album en disant « Voilà, on y est, on a les trois premiers et ce sera dans cet ordre ! », n’importe quel directeur de n’importe quel label aurait forcément fait l’erreur de renvoyer les rookies à leurs répétitions dans le garage de la mamie du batteur en leur répondant un truc du genre « C’est très intéressant et novateur les p’tits chéris mais vous allez dans 3 genres différents en 3 titres, c’est le grand écart, on n’y comprend rien, personne ne suivra. » Arf…

C’est d’ailleurs ce que les gens de chez XL Recordings se sont peut-être dit dans un premier temps mais il s’agissait là de Jack White. Donc on acquiesce en souriant et on accompagne le monsieur, merci, bonsoir. Et on arrête de faire les timides et les apeurés dès qu’on sort des sentiers battus d’un style ou d’un genre; dès qu’on arrive plus à caser le skeud dans le bon bac…

Et on aurait vraiment tort, en tant qu’auditeur cette fois, de ne pas suivre Mister White dans ses nouvelles élucubrations.

Car pas à un seul instant, dans ces 3 premiers titres comme dans toute la suite de ce troisième album solo, on ne perd la patte du compositeur de musique blues qu’est Jack White.

Quel bonheur et quelle sensation de liberté ce doit être de pouvoir se permettre de telles explorations et de telles expériences, parfois dans des styles bien éloignés des rivages sur lesquels on a l’habitude de croiser le gars Jack.

Bref, un album qui ne nécessite pas une ni même deux écoutes mais bien plus que ça et sur lequel on aura plaisir à revenir tout au long de l’année.

Reste à savoir dans quelle mesure et sous quelle forme ces petits trésors de créativité sonore et musicale vont être rendus sur scène. Pour cela, rdv est pris le 4 juillet prochain à l’Olympia. Je reviendrai vous en parler dans ces pages avec, je l’espère, des oreilles nouvellement émerveillées.

Boarding House Reach (Vinyle)
chez XL Recordings.– Boris Chapelle –
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SUPERORGANISM – SUPERORGANISM

 

Pépites Catchy DIY.
C’est avec ces deux mots et cet acronyme qu’on pourrait être tenté de définir les titres du premier album éponyme du collectif multiculturel et multi-national Superorganism. La plupart des animateurs de ce groupe connu aujourd’hui comme un octet viennent de différentes régions (Angleterre, Australie, Nouvelle-Zélande) mais sont tous maintenant basés à Londres. Sauf Orono Noguchi, la chanteuse, japonaise de nationalité et basée dans l’état du Maine, à l’époque de la création des morceaux (le succès aidant, il y a du y avoir quelques déménagements ces dernières semaines…).

Visiblement auteurs de prestations remarquées et remarquables lors du dernier festival South by South West (SXSW) d’Austin (qui avait lieu à la mi-mars), ils poursuivent donc sur la voie du succès et de l’acclamation critique dans le sillage de cet album où la première écoute de chacun des 10 titres qui le composent se solde par une envie immédiate d’appuyer sur la touche « repeat ».
Dur dans ce contexte de déterminer des préférences. Je reste tout de même hypnotisé à chaque écoute de Something for your M.I.N.D, titre avec lequel j’avais découvert le groupe l’année passée. Les collages, les différentes couches sonores, cette façon de suspendre le morceau avec de vrais silences qui viennent couper la rythmique, la richesse et la variété des sons employés, tous ces éléments en font un titre à part pour moi dans l’album.

Mais comme peut l’être également considéré le suivant dans l’ordre de lecture, Nai’s March, où l’on aborde gentiment les rives de l’expérimental et du récit acousmatique.
Les montages sonores (de sons qu’on ne considère pas comme musicaux à la base mais qui le deviennent de par leur agencement en rapport avec le reste de la musique) sont d’ailleurs légion. On nous raconte une autre histoire, parallèle ou complémentaire, notamment sur Relax ou même dès le morceau d’ouverture It’s All Good ou bien encore, de façon bien plus évidente et directe, dans celui qui clôt l’album, Night Time.

Il faut enfin évidemment parler de cette voix. Orono Noguchi a une de ces voix nonchalantes, à la limite du « je m’en foutisme », qui peut faire penser à une voix enfantine, peu affirmée. On peut même se poser la question: « Se sent-elle concernée par ce qu’elle chante ? »
Mais une fois l’écoute terminée (et plus encore avec des écoutes répétées), force est de constater qu’elle a au contraire clairement imprimé un style et une identité forte à tous les titres de l’album et rend la musique de Superorganism immédiatement reconnaissable.

La cerise sur le gâteau (oui, un poil à la crème dont l’excès pourrait bien écoeurer mais quand même, c’est tellement bon la crème) réside peut-être dans ces quelques phrasés, sur diverses chansons et dès les premières phrases de It’s All Good, où la jeune interprète se mue, le temps de quelques secondes à peine, en une Jennifer Charles évidemment sensuelle et suggestive. Il ne s’agit bien sûr pas là du climat éminemment connoté des créations du duo Elysian Fields mais ces ponctuations vocales rendent encore plus complexes et appréciables les compositions du groupe.
Surtout quand on sait comment ils ont travaillé à l’élaboration de l’album: plantés les uns et les autres à divers endroits de la planète pour leurs études et rajoutant des pistes chacun leur tour à des compositions qui prenaient donc forme au fur et à mesure. La production des morceaux (dans le sens de la texture des sons, le choix des matières, des sons musicaux) fait donc partie intégrante de la composition du morceau. Il ne s’agit pas là d’un enrobage de chansons composées au piano ou à la guitare sèche pour tenter de les faire coller au son du moment.
En travaillant de cette façon, non seulement ils créent leur propre son mais ils tendent amplement à déterminer le son du moment. Les p’tits gars ont bien rigolé; Orono a créé ses p’tites comptines… Ils vont donc conquérir le monde !

Superorganism (Vinyle / CD)
chez Domino Records.

– Boris Chapelle –

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