ARCADE FIRE : THEY DO DESERVE LOVE !

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Entre un show millimétré, riche et multiculturel, une scène en forme de ring de boxe placée au milieu de la salle, une fin de concert déjà légendaire à l’extérieur de l’Arena, une générosité sans faille de tous les interprètes pendant toute la durée du concert et un répertoire passé en revue du premier au dernier album en date, les Montréalais ont marqué de leur empreinte la scène parisienne et ses 18 000 spectateurs. Ne cherchez pas, ne cherchez plus, le plus grand groupe de rock du monde s’appelle bien Arcade Fire. Retour (presque) exhaustif sur cette soirée…

C’est d’un marching band éclectique et fantastique dont on se souviendra le plus. D’un marching band formé par les membres d’Arcade Fire et du Preservation Hall Jazz Band en procession autour de la Bercy Arena, tels ceux que l’on pourrait croiser un soir de carnaval (ou pas…) dans les rues de La Nouvelle Orléans.

Joie, bonheur, intensité, extase et encore bien plus que ça ! Tout cela se lit sur le visage de Win Butler en tête de la fanfare, tout comme sur celui de Régine Chassagne et de tous les autres participants.


[Video de Vincent Remède]

Et on est fâché encore un peu plus d’avoir loupé le Preservation Hall Jazz Band à cause de ces temps de filtrage qui vous imposent de venir trois heures avant l’ouverture des portes si vous voulez pouvoir assister à la performance de la première partie.

Mais dès l’extinction des lumières de Bercy et le début du message de présentation du groupe, à la manière de boxeurs entrant sur le ring (car la scène, centrale et carrée est à ce moment là entourée de 3 cordes à la manière d’un ring de boxe), on est propulsé dans l’univers fantastique du désormais plus grand groupe de rock au monde: ARCADE FIRE !!

Everything Now ouvre donc le bal comme à chaque fois visiblement sur cette tournée. Il est assez aisé de rendre une salle conquise directement extatique quand on lance les hostilités avec le meilleur titre de Abba depuis 1978. C’est ce que je m’étais dit l’année dernière en découvrant ce single qui annonçait l’album au titre identique quelques mois plus tard.

Cela va sans dire, c’est pour moi beaucoup plus qu’un titre des suédois.

A commencer par ce que raconte le morceau et l’album entier, exprimant le vertige de notre société de consommation globalisée; ne prônant pas forcément pour une décroissance ou toute autre mécanisme souhaitable pour sortir de tout cela mais en exprimant très bien les manifestations des effets de cette consommation irréfléchie. Toute la scénographie avant et pendant le show était conçue autour de cette idée. Les imitations de « commercials » américains étaient absolument magiques et criant de vérité sur les quatre grands écrans qui surplombaient les quatre côtés du ring.

Ensuite, parce qu’Arcade Fire c’est minimum dix personnes sur scène ce soir là ! Les membres à part entière bien sûr, comme le batteur Jeremy Gara, métronome du groupe installé sur la petite plateforme circulaire rotative installée au centre du ring, le bassiste Tim Kingsbury, le multi-instrumentiste (et surtout tambouriniste fou) Richard Reed Parry, le frangin de Win, Will Butler, multi-instrumentiste à peine moins fou mais aussi les musiciens qui complètent la formation pendant cette tournée mondiale. Touts sont au taquet dès leur entrée sur scène (sur le ring).

Les échanges de poste et d’instruments commencent dans un joyeux bordel qui va croissant. Et d’ailleurs, après ce début discoïde, back to basics pour continuer d’augmenter la pression de la cocotte que Bercy est devenue avec le deuxième hymne de la soirée, Rebellion (Lies), issu du premier album (Funeral). C’est évidemment sur ce titre qu’on entend pour la première fois de la soirée le violon de la talentueuse (et magnifique) Sarah Neufeld (oui je suis amoureux de la dame et de sa musique depuis très longtemps 😉

Bref, la sauce a pris, tout le monde est en transe, here we go !

Comme s’ils avaient conscience que s’ils continuaient comme ça, Bercy risquait l’apoplexie, ils enchainent alors avec Here Comes the Night Time suivi de Haïti. Plus calme ? Façon de dire seulement, tant les titres se terminent en grande java antillaise, danseuses haïtiennes en costumes sur scène, Régine Chassagne n’étant pas la dernière à se déhancher après nous avoir conquis avec son chant.


[Video de Aulnay Libre]

No Cars Go nous remet la tête dans Neon Bible pour la première fois de la soirée avant qu’ils ne filent Electric Blue et Put Your Money on Me , 2 brûlots entre electro et disco au son très lisse mais tellement dense ! La montée finale avec les différentes voix de TOUS les musiciens prenant les différentes parties du choeur me font regretter qu’ils ne se soient pas aventurés un peu plus hors de la structure des albums. D’une façon générale, c’est le seul micro-reproche que j’oserais formuler: certains titres auraient pu mériter quelques variations plus prononcées par rapport aux versions connues. Cela dit, si tous les groupes actuels se mettaient déjà à jouer leur répertoire avec la maestria d’Arcade Fire ce soir-là, le monde du concert en serait véritablement bouleversé.

Exemple encore avec Neon Bible, morceau éponyme du 2ème album où, sur la demande de Win Butler, chacun a allumé la lumière de son téléphone portable. Il est d’ailleurs assez flippant de se rendre compte qu’on peut éclairer Bercy uniquement de cette façon. Cela dit, cela crée une magnifique ambiance de (presque) recueillement pour savourer ce titre, pour lequel on se fait rouler à chaque écoute en concert. En effet, après l’avoir réécouté soigneusement sur disque avant le show,on se dit qu’il n’est vraiment pas à la hauteur du reste de ce deuxième album et on se demande surtout pourquoi il a donné son titre à l’album. Et une fois savouré live, l’évidence est là, c’est magnifique, lancinant, entêtant, ouvert à tout le monde. Chacun rentre dans la comptine et savoure la chose.


[Vidéo de Megabize]

Et quelle joie de comprendre qu’ils enchainaient avec My Body Is a Cage ! La grand messe était ouverte, les poils au garde a vous, les glandes lacrymales gonflées à bloc, on découpait ce soir là à Bercy de grandes tranches d’émotions pures.

Comment faire repartir un concert après une telle décharge émotionnelle ? En reprenant au commencement, soit avec Neighborhood #1 (Tunnels), morceau qui ouvrait le premier album du groupe, il y a de cela plus de 14 ans déjà (#argh).

Après cela, petit détour en banlieue avec l’enchainement initial de leur 3ème album, The Suburbs suivi de Ready to Start; puis c’est pour Sprawl II (Mountains Beyond Mountains) que Régine aura revêtu son habit de lumière disco. Je ne sais si j’ai commencé à être sérieusement perturbé par ce concert qui commençait déjà à devenir légendaire mais ce morceau écouté de si nombreuses fois m’est quand même apparu comme une libre interprétation du Heart of Glass de Blondie

L’interprétation de Reflektor et d’Afterlife, tout extraordinaires morceaux qu’ils sont (et malgré l’extrême générosité de tous les musiciens qui continuaient de transparaître sur scène) a été un poil ternie par le système son de Bercy, qui reste quand même une salle dans laquelle il est difficile de faire sonner des choses denses et complexes, mélange de sources acoustiques et électroniques…

Mais c’est aussi le moment de dire combien le show était total d’un point de vue visuel. Entre la reprise des mouvements des uns et des autres sur les 4 écrans géants qui surplombaient le ring, les 2 énormes boules à facettes qui transformaient par instant Bercy en la plus grande discothèque du monde (#tutesouviens) ou les jeux de lumière qui recréaient un ring multicolore autour de la scène, c’était magistral.

Et pendant Reflektor, j’ai particulièrement apprécié cette apparition fugace du visage de David Bowie, lui qui avait participé à l’enregistrement du morceau.

Creature Comfort, à la structure et au discours glaçant mais tellement fantastique dans son énergie, suivi de Neighborhood #3 (Power Out), autre sommet de Funeral, venaient clore le set… dans un premier temps.

Car il était plus qu’évident que le rappel allait commencer; et qui plus est, par cette chanson dont le titre était à ce moment-là évidemment un total non-sens: We Don’t Deserve Love. Guys, are you kidding ?

Puis c’est le retour de Francis Bebey pour la reprise de The Coffee Cola Song, composition de M. Bebey père, Patrick de son prénom, d’où est issu le fameux motif à la flûte pygmée qu’on entend dans Everything Now.


[Video de Live and Love Music]

Et c’est donc tout naturellement au fur et à mesure que la chanson glisse vers Everything Now (continued) que l’ensemble du Preservation Hall Jazz Band fait son retour sur la scène. Le ring a maintenant l’air tout petit et tout est prêt pour le morceau qui va clore le concert, soit Wake Up: l’explosion finale, la communion, l’osmose (toutes ces conneries de journaliste), on les a bien ressenties et je crois que quelques dix-huit mille autres personnes aussi.


[Video de Shenhua44]

Le retour à la réalité des (vraies) pubs de Bercy est bien trop brutal alors on s’échappe vite du théâtre de lumières qui, une fois abandonné par les génies de la soirée, redevient un grand hall froid sponsorisé par une chaîne d’hôtels…

Et puis, comme évoqué au début de cet article, la magie est revenue, certes pendant de trop courtes minutes mais pour de très longues années dans les mémoires, instant rare et précieux, dans les allées devant Bercy. Avec ce marching band…

Comme c’était un évènement attendu par de très nombreuses personnes, Arte et France Inter étaient en direct. Le show légendaire est donc (bientôt) disponible en replay !

– Boris Chapelle –